14 juillet, d’Eric Vuillard

14 juilletLa prise de la Bastille est l’un des événements les plus célèbres de tous les temps. On nous récite son histoire telle qu’elle fut écrite par les notables, depuis l’Hôtel de ville, du point de vue de ceux qui n’y étaient pas. 14 Juillet raconte l’histoire de ceux qui y étaient. Un livre ardent et épiphanique, où notre fête nationale retrouve sa grandeur tumultueuse.

Le 14 juillet du peuple reconstitué minutieusement, l’histoire d’une foule composée d’individus qu’Eric Vuillard fait revivre. Ce récit n’est pas romancé, c’est un récit de chair et de sang, on entend la respiration de ces Jean Robert, Antoine Salomon, Charles Glaive, Mammès Blanchot, on sent leur sueur et les battements de leur coeur. C’est l’histoire des petits, des impuissants, qui un jour d’été font l’Histoire, sous les murailles de la Bastille.

Eric Vuillard réussit avec un talent inouï à suspendre le temps, et dans une cadence incroyable de phrases courtes et de longues énumérations, à étirer une journée folle, dont nul ne connaît l’issue, mais dont tous les acteurs pressentent la singularité et la force.

« Le charron Tournay monte le premier. Il porte un gilet bleu. Il a vingt ans. Huit à dix autres le suivent. Ils enjambent une échoppe qui sert de remise à un débitant de tabac. La foule les apostrophe, on rigole, on les encourage. Il y a un raffut inouï. Tournay grimpe sur le toit du corps de garde. Des copains le hèlent, le vent fait bouffer son gilet.

Je désire, j’imagine qu’à cet instant, le charron Louis Tournay ait été lui-même, seulement lui-même, vraiment, dans son intimité la plus parfaite, profonde, là, aux yeux de tous. Ce fut un court instant. Quelques pas de danse sur un toit de tuile. Une série de déboulés, la tête libre, haute, puis un chapelet de battements, de piqués, de pirouettes même. Ou plutôt, non, ce furent des pas très lents, des petits glissades, des pas de chats. Soudain, Tournay, sous le grand ciel, dans le jour gris et bleu, oublie tout. Le temps meurt un instant en lui. Il vacille près d’une cheminée. Les gens craignent qu’il tombe. Oh ! il s’accroupit sur la pente intérieure du toit, les tuiles lui brûlent les mains : on ne le voit plus. Il est seul. La Cour du Gouvernement est vide, face à lui. Il est alors juste une ombre, une silhouette. Les soldats sur les tours le regardent. Il saute dans la cour. »

Eric Vuillard, 14 juillet, Actes sud, 2016, 9782330066511

Publicités