Roi Ours, de Mobidic

ROI OURS C1C4 OK.inddXipil est une jeune fille de chef promise au sacrifice par son propre père au dieu Caïman. Mais Roi Ours ne voit pas les choses de la même manière, libère la jeune fille et l’emmène avec lui. En agissant ainsi, Roi Ours « vole » son offrande au reptile. C’est à lui que la vie de Xipil revient de droit. Trouver un arrangement sera difficile et Caïman compte bien en tirer le maximum de profit.

Tribus indiennes, rituels de sacrifice, divinités animistes peuplent ce conte cruel, où animaux, humains et dieux se le disputent en brutalité et mesquinerie. Des dialogues enlevés et des personnages atypiques (comme la Mère des Singes) accentuent le dépaysement du lecteur, plongé dans un univers très riche. Le découpage cinématographique du récit, et ses multiples rebondissements font qu’on ne s’ennuie pas un instant. Le dessin est magnifique, les lumières et les couleurs sont parfois sensuelles et douces, parfois oniriques… la nature occupe une place centrale et donne une grande profondeur à cette BD.

Mobidic, Roi Ours, Delcourt, 2015, 978-2-7560-3425-6

Le loup qui mangeait n’importe quoi, de Christophe Donner et Manu Larcenet

Le loup qui mangeait n'importe quoiUn loup qui mange n’importe quoi, à savoir : un mouton qui rote, un cochon qui pète, un gamin qui mange ses crottes de nez, et j’en passe… Si vous êtes dégoûtés, passez votre chemin ! Sinon, plongez avec délices dans cette BD charmante signée par un duo qui détonne : Christophe Donner et Manu Larcenet.

Les illustrations de ce dernier sont simples et explicites, mais le texte, écrit en alexandrins, est assez fourni en vocabulaire … pas évident pour un enfant de 4-5 ans. En revanche le décalage entre la richesse du texte et le récit totalement prosaïque provoque de nombreux rires chez les plus grands, comme chez les adultes !

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Christophe Donner et Manu Larcenet, Le loup qui mangeait n’importe quoi, Mango, 2013, 978-2-7404-3108-5

Tabous, de Danielle Thiéry

Dans un hôpital d’Arcachon, une femme et son bébé de 4 mois disparaissent mystérieusement. Le commissaire de la PJ de Paris, Edwige Marion, descend épauler son ancien collègue bordelais, accompagnée d’Alix de Clavery, une jeune psycho-criminologue aux méthodes singulières. L’enfant est retrouvé… sans sa mère. Commence alors une enquête difficile où la spécialiste se heurte aux murs du silence et à la puissances des tabous.

Tabous par ThiéryUn roman policier efficace et nerveux, construit en chapitres courts, énergiques. Deux intrigues au départ séparées qui vont peu à peu se mêler. D’un côté, Truc, un petit voyou un peu largué qui a commis quelque chose (quoi ?) avant de s’introduire chez une vieille dame et de s’y installer. De l’autre, une disparition inquiétante d’une femme et de son bébé dans un hôpital, à quelques kilomètres de là. Une équipe parisienne vient renforcer la police locale pour les retrouver. L’action se déroule sur quelques jours, juste avant et pendant Noël… alors qu’une énorme tempête s’abat, renforçant la noirceur et le sentiment d’urgence. Le temps ramassé du récit, les tensions entre les différentes équipes de policiers, et à l’intérieur même des équipes, où la psycho-criminologue a du mal à s’imposer, l’horreur des faits que l’on découvre peu à peu, la narration précise et très construite font tout l’intérêt de ce roman.

Danielle Thiéry, Tabous, Flammarion, 2016, 9782081377136

Kobane calling, de Zerocalcare

Zerocalcare est un dessinateur de BD italien qui part dans une des régions les plus Kobane Calling par Zerocalcaredangereuses du monde, le Kurdistan, pris en tampon entre la Syrie où Daesh progresse, la Turquie ultra-répressive vis-à-vis des Kurdes, et l’Irak. Et il nous livre ce stupéfiant reportage dessiné, devenu un véritable phénomène de librairie. Un regard à hauteur d’homme : Zerocalcare, c’est vous et moi. Il ne connaît rien aux enjeux géopolitiques du coin et aux subtilités des affrontements armés qui s’y déroulent. Et en plus, c’est un craintif, inquiet de se retrouver à moins de 30 km des positions de Daesh. Guidé par des militants et combattants kurdes, il découvre, à la manière de Candide, le combat héroïque de la ville de Kobane pour résister à Daesh, sans l’appui d’aucune autre force armée, et l’étendue du combat des Kurdes pour développer dans cette région à feu et à sang une société démocratique, pacifique, et parfois bien plus avance que la nôtre sur l’égalité homme-femme. Il est impressionné notamment une combattante qu’il rencontre, un peu plus jeune que lui, et d’une détermination sans faille.

Malgré tout, Zerocalcare n’est jamais excessif. Au contraire, il apporte une dose d’humour non négligeable pour digérer toutes ces informations tragiques. Les références constantes aux jeux vidéos et à la culture pop allègent le propos, sans le dénaturer. Ses gaffes récurrentes, son ton touchant et drôle, l’insertion de personnages imaginaires et de sa vie personnelle dans le reportage témoignent d’un univers riche et absurde, décalé et attachant.

Une BD incontournable, dont le titre sonne comme un appel à la résistance.

Zerocalcare, Kobane calling, Cambourakis, 2016, 978-2-366-24226-3

Hocus Pocus, d’Elzebieta

Hocus Pocus par ElzbietaUn bien bel objet que ce grand recueil de contes… Elzebieta s’inspire des contes traditionnels (Cendrillon, le Petit Poucet, le Petit Chaperon rouge…) pour écrire des contes à sa sauce : à la fois contemporains dans leurs sujets, et classiques dans leur forme et dans leurs références, ils sont parfois déroutants. Elzebieta n’hésite pas à manier l’ironie et à détourner les codes du genre. Comme dans ce dernier texte où elle fait le tour de la figure de la grand-mère dans les contes, sous forme d’anaphores. Les sujets abordés créent une délicieuse sensation de décalage : rois et reines habitent des palais mais déposent leurs enfants à la crèche ! Tout en subtilité sont abordés la question de la naissance sous X, du divorce ou de la mère étouffante. On regrette parfois que le conte ne soit pas plus étoffé, on aimerait se plonger davantage dans cet univers si particulier.

Les illustrations sont un vrai régal. Le grand format du livre les met à l’honneur et les techniques utilisées varient les plaisirs : pochoirs, filigranes, lithographies… Le tout dans une palette de couleurs réduite, se limitant au noir, rouge, gris, beige. Elzebieta utilise de façon récurrente une forme de griffonage façon broussailles et petits personnages à la Gustave Doré, élaborant au fil des pages une ambiance vraiment particulière, unique. Une lecture magique.

Elzebieta, Hocus Pocus, Rouergue, 2009, 9782812600535

Paloma et le vaste monde, de Véronique Ovaldé et Jeanne Detallante

Paloma et le vaste mondeElles étaient trois sœurs, qui habitaient à Camerone, rue du Capitole.
Paloma, la cadette, collectionnait les boules de neige de toutes les capitales, et rêvait de découvrir le vaste monde.
Mais aucun habitant de Camerone ne quittait jamais la ville.
Personne n’en avait même eu l’idée.

Un magnifique album pour grands enfants (et adultes), tout en contraste et subtilité. Le récit rythmé et imagé de Véronique Ovaldé s’accorde parfaitement aux illustrations d’une grande richesse, aux couleurs saturées et aux motifs floraux rappelant Frida Khalo. Une alternance de pages colorées et de pages monochromes souligne la dualité entre le deuil du père et la peur du monde d’une part, et les rêves et l’imaginaire de Paloma, d’autre part, qui aspire à s’envoler… Plusieurs doubles pages sans texte laissent l’image prendre le dessus dans le récit et emportent le lecteur dans un monde onirique, celui de Paloma. Une grande fantaisie s’en dégage, laissant le lecteur songeur…

Véronique Ovaldé, Jeanne Detallante, Paloma et le vaste monde, Actes sud junior, 2015, 978-2-330-05603-2

La grande question, de Wolf Erlbruch

La grande question par ErlbruchLa grande question n’est pas posée de façon explicite mais elle est évidente pour le jeune et le moins jeune lecteur : pourquoi la vie ?

Le format étiré en hauteur est atypique. Sur chaque double-page, un personnage propose sa réponse : « Pour obéir », dit le militaire, « Pour se lever tôt », dit le boulanger, « Pour te dorloter », dit la grand-mère, « Pour faire confiance », dit l’aveugle. Certaines réponses s’imposent comme une évidence : « tu es là pour être là », dit la pierre. Ou évoquent le doute absolu : « je n’en ai strictement aucune idée », dit le canard. Mais des pistes de réponse sont évoquées : l’amour de la vie, suggère la mort, l’amour de soi, et surtout, l’amour d’une mère…

Les illustrations sont très recherchées et mixent plusieurs techniques : dessin, peinture, collage… on retrouve du papier quadrillé d’une page à l’autre, mais aussi un plan ou une partition… Une très belle évocation de la vie, de l’amour de la vie, qui enrichit le monde personnel de l’enfant. Chacun, en grandissant, trouvera des réponses qu’il pourra noter à la fin du livre.

Wolf Erlbruch, La grande question, Thierry Magnier, 2012, 9782364741548

L’ours qui danse, de Rascal

L'ours qui danse par RascalL’ours est grand et l’homme est petit. L’ours est joueur et curieux. Les petits des hommes aussi. L’ours chasse le phoque. L’homme chasse l’ours quelquefois. Nanook chante en frappant son tambourin et l’ours blanc danse sur sa chanson.

Avec des illustrations simples, inspirées des inuïts, Rascal compare le mode de vie de l’homme et de l’ours. Sur bien des plans, ils semblent différents : l’un s’abrite dans un igloo, l’autre dans sa tanière, l’un se déplace en traîneau à chien, l’autre court sur la banquise… et parfois même l’homme chasse l’ours. Mais quand Nanook sort son tambourin, l’ours danse : le plaisir est partagé. Des phrases courtes permettent d’amorcer la réflexion sur l’homme et l’animal chez le jeune lecteur, voire sur la place de l’homme dans la nature.

Rascal, L’ours qui danse, Ecole des loisirs, Pastel, 2013, 9782211214002

Je m’appelle Nako, de Guia Risari et Magali Dulain

Je m'appelle Nako par RisariNako, un petit garçon Rom, vit avec sa famille dans une caravane. Malgré les quolibets de ses petits camarades de classe, Nako est heureux et rêve d’une vie pleine de musique, de chevaux et de liberté.

Nako parle de sa famille, de ses grands-parents, de sa maison qui roule et qui change d’endroit, de la liberté, des chevaux, de la musique. Il décrit son mode de vie avec ses mots et sa candeur d’enfant. Il raconte aussi les préjugés et les comportements hostiles dont il est l’objet, juste parce qu’il est différent. Les illustrations au crayon de couleur, naives et colorées, renforcent le propos. Une force se dégage de cet album. Pour découvrir davantage les gitans, l’auteur nous propose les paroles de leur hymne, Djelem djelem, ainsi que des proverbes roms. Voici mon préféré :

« Je viens je ne sais d’où

Je suis je ne sais qui

Je meurs je ne sais quand

Et je m’étonne d’être heureux »

Guia Risari, Magali Dulain, Je m’appelle Nako, Editions le Baron Perché, 2014, 978-2-36080-099-5

La légèreté, de Catherine Meurisse

Dessinatrice à Charlie Hebdo depuis plus de dix ans, Catherine Meurisse a vécu le 7 janvier 2015 comme une tragédie personnelle, dans laquelle elle a perdu des amis, des mentors, le goût de dessiner, la légèreté. Après la violence des faits, une nécessité lui est apparue : s’extirper du chaos et de l’aridité intellectuelle et esthétique qui ont suivi en cherchant leur opposé – la beauté. Afin de trouver l’apaisement, elle consigne les moments d’émotion vécus après l’attentat sur le chemin de l’océan, du Louvre ou de la Villa Médicis, à Rome, entre autres lieux de renaissance.

Catherine Meurisse est à la recherche de la légèreté après l’attentat qui a décimé Charlie Hebdo. Dans cette BD autobiographique, il est surtout question de fragilité : fragilité de la vie, fragilité des sentiments, fragilité du soi face à l’innommable. Son psy la dit « dissociée » : on la ressent fragmentée, sidérée. Pour faire face à l’effondrement, Catherine Meurisse recherche du concret, du solide : la mer, un arbre, un chemin lié à l’enfance… Des choses qui ne changent pas. Comme l’art, l’art antique, l’art intemporel, qui rend belle les choses les plus laides, qui sublime tout vécu humain. Une quête de la légèreté, donc, qui s’adosse à une très belle utilisation de la couleur et de la transparence, comme dans l’image de la couverture.

Catherine Meurisse, La légèreté, Dargaud, 2016, 9782205075667