Le carnet rouge, d’Annelise Heurtier

Le carnet rouge par HeurtierMarie a 16 ans et ne connaît pas beaucoup de choses sur ses origines. Du sang népalais et une mère célibataire, voila ce qu’elle sait. Le jour où un homme qui prétend être son grand-père lui remet un carnet rouge contenant l’histoire de la vie de sa grand-mère, la vie de Marie est complètement bousculée…

Il n’est pas rare que la lecture d’un roman d’Annelise Heurtier génère un coup de coeur… Après « Sweet sixteen » et « Refuges » celui-ci ne fait pas exception. Le lecteur suit deux fils narratifs : Marie, 16 ans, adolescente contemporaine, ne comprend pas les réticences de sa mère à parler de ses origines népalaises… et Sajani, grand-mère de Marie, récemment décédée, qui évoque sa vie de petite fille népalaise dans un petit carnet rouge. Comme le suggère le titre, ce carnet est au centre du roman : c’est le chaînon manquant entre la grand-mère et la petite-fille, c’est aussi l’élément qui va briser le silence de la mère de Marie. Le lecteur, qui découvre en même temps que Marie le contenu du carnet, apprend à connaître un Népal bien différent d’une image de carte postale. La jeune fille passe par de nombreux sentiments, mais, déterminée à faire sienne cette histoire familiale, elle va résolument de l’avant. Un roman sur la recherche des origines, tout en finesse.

Annelise Heurtier, Le carnet rouge, Casterman, 2017, 9782203146621

Tunnels, tome 1, de Roderick Gordon et Brian Williams

Tunnels, Tome 1 par GordonWill Burrows, un jeune garçon de quatorze ans, vit à Londres avec sa famille. Mais lui et les siens ont peu de choses en commun. Il partage cependant une passion avec son père : ensemble, ils adorent creuser des tunnels. Lorsque Mr Burrows disparaît brutalement au fond d’une galerie inconnue, Will décide de mener l’enquête avec l’aide de son ami Chester.
C’est ainsi que nos deux héros se retrouvent bientôt dans les lointaines profondeurs de la terre. Là les attend un terrible et sombre secret qui pourrait bien leur coûter la vie.

Un adolescent fasciné par la géologie et qui passe son temps libre à creuser des galeries avec son père : voilà un sujet original. « Tunnels » est un roman d’aventures dans lequel Will et son ami vont partir explorer un monde souterrain totalement inconnu. L’existence d’un peuple vivant sous terre, si elle est peu réaliste, est néanmoins décrite avec de nombreux détails. Ce peuple développe des technologies avancées mais affiche des mentalités à l’ancienne, c’est une société hiérarchisée dans laquelle le plus faible est constamment écrasé. Les Styx la dominent, faisant preuve d’une violence physique et psychologique sans égal. Will, en parcourant ce monde à part, découvre le secret de ses origines, et se confronte à son sens de la loyauté et de la famille. Malheureusement, les personnages, y compris celui de Will, manquent d’épaisseur, c’est dommage…

Roderick Gordon et Brian Williams, Tunnels, tome 1, Michel Lafon, 9782749908191, 2008

La bulle, de Timothée de Fombelle et Eloïse Scherrer

La bulle par FombelleMisha ne savait pas quand c’était apparu. Depuis qu’elle était toute petite, ça ne l’avait jamais quittée. C’était là. Et personne ne s’en rendait compte…

Une force poétique incroyable se dégage de ce petit album. Misha, une fillette de 10 ans, plonge dans son monde intérieur et voyage dans des paysages oniriques grandioses, jusqu’à se trouver face à son monstre. L’affrontement précède l’apaisement, qui illumine le visage de Misha d’un sourire aussi lumineux que les fabuleuses illustrations d’Eloïse Scherrer. L’image porte véritablement la narration, sur lesquelles le texte, d’une extrême concision, s’appuie pour en renforcer le pouvoir évocateur. Un album à lire et à contempler, une invitation au rêve, à la méditation, à la résilience. Une merveille.

Timothée de Fombelle et Eloïse Scherrer, La bulle, Gallimard, 2015, 9782070662799

14 juillet, d’Eric Vuillard

14 juilletLa prise de la Bastille est l’un des événements les plus célèbres de tous les temps. On nous récite son histoire telle qu’elle fut écrite par les notables, depuis l’Hôtel de ville, du point de vue de ceux qui n’y étaient pas. 14 Juillet raconte l’histoire de ceux qui y étaient. Un livre ardent et épiphanique, où notre fête nationale retrouve sa grandeur tumultueuse.

Le 14 juillet du peuple reconstitué minutieusement, l’histoire d’une foule composée d’individus qu’Eric Vuillard fait revivre. Ce récit n’est pas romancé, c’est un récit de chair et de sang, on entend la respiration de ces Jean Robert, Antoine Salomon, Charles Glaive, Mammès Blanchot, on sent leur sueur et les battements de leur coeur. C’est l’histoire des petits, des impuissants, qui un jour d’été font l’Histoire, sous les murailles de la Bastille.

Eric Vuillard réussit avec un talent inouï à suspendre le temps, et dans une cadence incroyable de phrases courtes et de longues énumérations, à étirer une journée folle, dont nul ne connaît l’issue, mais dont tous les acteurs pressentent la singularité et la force.

« Le charron Tournay monte le premier. Il porte un gilet bleu. Il a vingt ans. Huit à dix autres le suivent. Ils enjambent une échoppe qui sert de remise à un débitant de tabac. La foule les apostrophe, on rigole, on les encourage. Il y a un raffut inouï. Tournay grimpe sur le toit du corps de garde. Des copains le hèlent, le vent fait bouffer son gilet.

Je désire, j’imagine qu’à cet instant, le charron Louis Tournay ait été lui-même, seulement lui-même, vraiment, dans son intimité la plus parfaite, profonde, là, aux yeux de tous. Ce fut un court instant. Quelques pas de danse sur un toit de tuile. Une série de déboulés, la tête libre, haute, puis un chapelet de battements, de piqués, de pirouettes même. Ou plutôt, non, ce furent des pas très lents, des petits glissades, des pas de chats. Soudain, Tournay, sous le grand ciel, dans le jour gris et bleu, oublie tout. Le temps meurt un instant en lui. Il vacille près d’une cheminée. Les gens craignent qu’il tombe. Oh ! il s’accroupit sur la pente intérieure du toit, les tuiles lui brûlent les mains : on ne le voit plus. Il est seul. La Cour du Gouvernement est vide, face à lui. Il est alors juste une ombre, une silhouette. Les soldats sur les tours le regardent. Il saute dans la cour. »

Eric Vuillard, 14 juillet, Actes sud, 2016, 9782330066511

Les autodafeurs, tome 1, de Marine Carteron

Les autodafeurs, tome 1 : Mon frère est un gardien par Carteron« Je m’appelle Auguste Mars, j’ai 14 ans et je suis un dangereux délinquant. Enfin, ça, c’est ce qu’ont l’air de penser la police, le juge pour mineur et la quasi-totalité des habitants de la ville. Evidemment, je suis totalement innocent des charges de « violences aggravées, vol, effraction et incendie criminel » qui pèsent contre moi mais pour le prouver, il faudrait que je révèle au monde l’existence de la Confrérie et du complot mené par les Autodafeurs et j’ai juré sur ma vie de garder le secret.
Du coup, soit je trahis ma parole et je dévoile un secret vieux de vingt-cinq siècles (pas cool), soit je me tais et je passe pour un dangereux délinquant (pas cool non plus). Mais bon, pour que vous compreniez mieux comment j’en suis arrivé là, il faut que je reprenne depuis le début, c’est-à-dire, là où tout a commencé ».

Je n’ai pas franchement été convaincue par ce premier roman. La vie d’Auguste bascule quand son père est assassiné. Il découvre que sa famille est liée à une guerre secrète qui dure depuis l’Antiquité. Il doit déménager pour aller vivre dans la maison où son père a grandi et où vivent ses grands-parents. Les débuts d’Auguste dans son nouveau collège tout comme le combat mortel entre templiers et autodafeurs sont bourrés de clichés. L’amateur de romans d’action ne sera pas déçu, car le roman n’en manque pas. Mais il reste d’une grande banalité. Le seul point positif c’est le personnage de Césarine, la soeur d’Auguste. Autiste, elle porte une des deux voix narratives, et cette partie du récit est bien plus originale que le reste, tant les réflexions, remarques et actions de la jeune fille sortent de l’ordinaire. Elle attise la curiosité du lecteur et fait partager une vision du monde très perspicace. Rien que pour Césarine ça vaut le coup de se laisser tenter.

Marine Carteron, Les autodafeurs, tome 1 : mon frère est un gardien, Rouergue, 2014, 978 2812606673

L’argent, de Marie Desplechin et Emmanuelle Houdart

L'argent par DesplechinEnfant gâté, clochard infortuné, mafieux armé jusqu’aux dents : autant de figures de fortune et d’infortune qui donnent à voir les multiples visages de l’argent, tour à tour séduisants, repoussants, fascinants, inquiétants, jamais d’un seul tranchant.

Cet album grand format dresse le portrait de plusieurs membres d’une famille. Pour chaque portrait, un texte de type monologue signé par Marie Desplechin et un portrait magnifiquement dessiné par Emmanuelle Houdart. Un portrait pictural sans concession, montrant de manière plutôt objective le personnage, s’oppose ou complète la description que le personnage fait de sa vie, de ses rapports aux autres, et de ses rapports à l’argent. Les illustrations aux couleurs éclatantes font appel à de nombreux symboles : une mouche qui signale le pourrissement par l’argent, un faucon qui signale un prédateur sans morale, un coeur aux artères stylisées qui montre la générosité, un enfant noyé sous une montagne de jouet qui montre des besoins affectifs que l’argent ne suffit pas à combler…

Les textes sont subjectifs : ce sont les personnages eux-mêmes qui s’expriment. On pense à un monologue intérieur, ou à l’évocation des principes qu’ils ont fait leurs. Ils défendent leurs choix de vie, s’interrogent sur leurs proches ou les dénigrent, et toute la subtilité des rapports familiaux, les questions de place, les incompréhensions et les non-dits, sont suggérés dans cet entrecroisement de discours personnels.

De la confrontation de l’illustration et du texte naît un bel objet littéraire, pour adolescents et pour adultes, qui aborde de nombreuses notions : l’argent bien sûr, qui sépare, isole, réunit, mais aussi le travail, le don, la charité et la solidarité, le dénuement matériel et la privation d’amour… Finalement, nos rapports aux autres sont souvent liés à la manière dont on considère l’argent.

Marie Desplechin, Emmanuelle Houdart, L’argent, Thierry Magnier, 2013, 9782364743052

Me voici, Friedrich Karl Waechter

Me voici par WaechterUne portée de trois chatons est en trop dans cette famille. Des pêcheurs les emportent dans un sac et les jettent à la mer. Deux sont dévorés par un requin, le dernier, plus malin s’en sort…

Le thème de l’abandon est délicat en littérature pour la jeunesse. Dans cet album il est abordé frontalement, on voit le sac contenant trois chatons jeté à l’eau, on voit le sac déchiqueté par un requin… On voit sur les photos de famille que ces trois chatons n’y figurent plus, ce qui est également d’une grande violence symbolique. Au final un petit chaton s’en sort et l’histoire se termine bien pour lui. Mais je ne suis pas certaine de l’efficacité de cette narration qui montre tout, qui dit tout. Je pense que cela peut être violent pour un jeune enfant. L’illustration, un peu vieillotte, ne m’a pas convaincue.

Friedrich Karl Waetcher, Me voici, MeMo, 2010, 9782352890926

Il n’y a pas d’autruches dans les contes de fées, de Gilles Bachelet

Il n'y a pas d'autruches dans les contes de fées par BacheletAvez-vous déjà vu une autruche dans un conte de fées ? Non ! Et savez-vous pourquoi ? Imaginez un peu : le petit chaperon rouge en autruche, ou Nils Holgersson tâchant de voyager avec sa merveilleuse autruche… ça ne colle pas ! Avec un humour caustique (mais finalement tendre pour ce grand dadais d’oiseau), Gilles Bachelet décrit les situations où serait mise l’autruche si elle était héroïne de conte de fées. Un album qui plaît aux petits comme aux grands !

 

Gilles Bachelet, Il n’y a pas d’autruches dans les contes de fées, Seuil jeunesse, 2008, 9782020984164

 

Je veux mon chapeau, de Jon Klassen

Je veux mon chapeau par KlassenUn ours a perdu son chapeau et part à sa recherche. Tous les animaux qu’il croise disent ne pas l’avoir vu, mais l’un d’entre eux ment…

Ce petit album joue du décalage entre le texte et l’image. Le jeune lecteur voit tout de suite ce qui cloche, et rit du temps que l’ours met à démasquer le coupable. Le traitement de l’image est très réussi, quasi cinématographique. Un album à lire à haute voix, qui ne manque pas de piquant !

Jon Klassen, Je veux mon chapeau, Milan, 2012, 9782745955969

 

Le jardin des ours, de Fanny Ducassé

Le jardin des ours par DucasséUn album tout en douceur, avec de très belles illustrations aux couleurs pastel. Le narrateur, un petit ours, décline des souvenirs de son pépé et de son papi. Il évoque son papi penché sur ses laitues ou faisant des tisanes, son pépé lisant le journal ou faisant avec lui une partie de mistigri. Il lie ces souvenirs à des odeurs de linge propre, des bruits de papier journal, au goût des fraises écrasées contre le palais… Beaucoup de tendresse, d’amour dans ces petites choses de la vie, de l’enfance, que le petit ours égrène… et finalement dispose dans un jardin « comme une maison pour siroter les souvenirs et ne pas oublier ».

La mise en page, les illustrations soutiennent à merveille ce texte poétique. Des motifs bucoliques et récurrents donnent une unité à l’ensemble. Les traits sont simples et naïfs, les pages remplies de couleurs. Un album élégant et minutieux, unique.

Fanny Ducassé, Le jardin des ours, Thierry Magnier, 2015, 978236474783X