Le singe de Hartlepool, de Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau

Le singe de Hartlepool par LupanoDénoncer l’ignorance et la bêtise est un noble programme, quasiment sans limite. Wilfrid Lupano et son comparse Jérémie Moreau n’ont pas froid aux yeux et s’y attaquent dans cette BD à la fois réjouissante et effarante… Ils nous content une folle histoire, une histoire vraie, qui arrivât voilà un petit paquet de décénnies sur les côtes anglaises.

Les habitants de Hartlepool découvrent sur une plage, après une tempête, les restes d’un navire français. Ha ha, bien fait, pensent ces fiers anglais de 1810, dans un pays alors en guerre contre Napoléon. Ils se réjouissent encore davantage en trouvant un survivant : voilà de quoi satisfaire leur soif de représailles. Eux qui n’ont jamais vus de Français, se laissent berner par un chimpanzé, mascotte du défunt navire et revêtu d’un uniforme. Il faut dire qu’un singe correspond assez bien à l’idée que ces cul-terreux se font de l’ennemi. Aussi sec, les villageois le traînent en justice…

Se basant sur cette anecdote peu glorieuse, Lupano propose une histoire à portée universelle. Il ne s’agit pas tant de dénoncer le comportement de ces stupides villageois que de souligner comment un tel épisode aurait pu arriver n’importe où… Les personnages sont emportés par leur aveuglement : aveuglement de l’ancien général lié à sa soif de vengeance, aveuglement du maire lié à l’ambition. Certains personnages ajoutent de la complexité et permettent de nuancer le jugement (inévitable) sur la nature humaine que cet album inspire au lecteur : la petite-fille du général cul-de-jatte est singulière, le jeune Charlie (au lecteur de le découvrir) en apprend sans doute beaucoup sur la vie durant cet épisode, le médecin de passage consterné et impuissant, incarnant une classe bourgeoise éduquée et écoeurée par l’ignorance.

Le propos semble réjouissant et le lecteur est souvent hilare, mais finalement c’est une histoire glaçante, navrante et funeste, servie par un dessin emporté, expressif et vigoureux, aux couleurs soignées. Un dossier termine l’album, en rappelant au lecteur les développements des théories physionomistes du 19e siècle, et leur lien avec le racisme.

Wilfrid Lupano, Jérémie Moreau, Le singe de Hartlepool, Delcourt, 2012, 9782756028126

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Roi Ours, de Mobidic

ROI OURS C1C4 OK.inddXipil est une jeune fille de chef promise au sacrifice par son propre père au dieu Caïman. Mais Roi Ours ne voit pas les choses de la même manière, libère la jeune fille et l’emmène avec lui. En agissant ainsi, Roi Ours « vole » son offrande au reptile. C’est à lui que la vie de Xipil revient de droit. Trouver un arrangement sera difficile et Caïman compte bien en tirer le maximum de profit.

Tribus indiennes, rituels de sacrifice, divinités animistes peuplent ce conte cruel, où animaux, humains et dieux se le disputent en brutalité et mesquinerie. Des dialogues enlevés et des personnages atypiques (comme la Mère des Singes) accentuent le dépaysement du lecteur, plongé dans un univers très riche. Le découpage cinématographique du récit, et ses multiples rebondissements font qu’on ne s’ennuie pas un instant. Le dessin est magnifique, les lumières et les couleurs sont parfois sensuelles et douces, parfois oniriques… la nature occupe une place centrale et donne une grande profondeur à cette BD.

Mobidic, Roi Ours, Delcourt, 2015, 978-2-7560-3425-6

Kobane calling, de Zerocalcare

Zerocalcare est un dessinateur de BD italien qui part dans une des régions les plus Kobane Calling par Zerocalcaredangereuses du monde, le Kurdistan, pris en tampon entre la Syrie où Daesh progresse, la Turquie ultra-répressive vis-à-vis des Kurdes, et l’Irak. Et il nous livre ce stupéfiant reportage dessiné, devenu un véritable phénomène de librairie. Un regard à hauteur d’homme : Zerocalcare, c’est vous et moi. Il ne connaît rien aux enjeux géopolitiques du coin et aux subtilités des affrontements armés qui s’y déroulent. Et en plus, c’est un craintif, inquiet de se retrouver à moins de 30 km des positions de Daesh. Guidé par des militants et combattants kurdes, il découvre, à la manière de Candide, le combat héroïque de la ville de Kobane pour résister à Daesh, sans l’appui d’aucune autre force armée, et l’étendue du combat des Kurdes pour développer dans cette région à feu et à sang une société démocratique, pacifique, et parfois bien plus avance que la nôtre sur l’égalité homme-femme. Il est impressionné notamment une combattante qu’il rencontre, un peu plus jeune que lui, et d’une détermination sans faille.

Malgré tout, Zerocalcare n’est jamais excessif. Au contraire, il apporte une dose d’humour non négligeable pour digérer toutes ces informations tragiques. Les références constantes aux jeux vidéos et à la culture pop allègent le propos, sans le dénaturer. Ses gaffes récurrentes, son ton touchant et drôle, l’insertion de personnages imaginaires et de sa vie personnelle dans le reportage témoignent d’un univers riche et absurde, décalé et attachant.

Une BD incontournable, dont le titre sonne comme un appel à la résistance.

Zerocalcare, Kobane calling, Cambourakis, 2016, 978-2-366-24226-3

La légèreté, de Catherine Meurisse

Dessinatrice à Charlie Hebdo depuis plus de dix ans, Catherine Meurisse a vécu le 7 janvier 2015 comme une tragédie personnelle, dans laquelle elle a perdu des amis, des mentors, le goût de dessiner, la légèreté. Après la violence des faits, une nécessité lui est apparue : s’extirper du chaos et de l’aridité intellectuelle et esthétique qui ont suivi en cherchant leur opposé – la beauté. Afin de trouver l’apaisement, elle consigne les moments d’émotion vécus après l’attentat sur le chemin de l’océan, du Louvre ou de la Villa Médicis, à Rome, entre autres lieux de renaissance.

Catherine Meurisse est à la recherche de la légèreté après l’attentat qui a décimé Charlie Hebdo. Dans cette BD autobiographique, il est surtout question de fragilité : fragilité de la vie, fragilité des sentiments, fragilité du soi face à l’innommable. Son psy la dit « dissociée » : on la ressent fragmentée, sidérée. Pour faire face à l’effondrement, Catherine Meurisse recherche du concret, du solide : la mer, un arbre, un chemin lié à l’enfance… Des choses qui ne changent pas. Comme l’art, l’art antique, l’art intemporel, qui rend belle les choses les plus laides, qui sublime tout vécu humain. Une quête de la légèreté, donc, qui s’adosse à une très belle utilisation de la couleur et de la transparence, comme dans l’image de la couverture.

Catherine Meurisse, La légèreté, Dargaud, 2016, 9782205075667

Là où vont nos pères, de Shaun Tan

Un homme part, laissant derrière lui femme, enfant et misère. Il part avec l’espoir de trouver une vie meilleure dans un pays inconnu, de l’autre côté de l’océan. Il découvre une ville déconcertante, où tout lui est étranger, du langage aux coutumes. Avec rien de plus qu’une valise et quelques billets, il cherche un endroit où vivre.

couvertureUn magnifique album sans texte, aux couleurs sépias et à l’aspect volontairement vieilli… comme un album de souvenirs familiaux, que l’on feuillette pour se rappeler d’où l’on vient. C’est l’histoire d’une famille, dans un pays d’Asie probablement, dont le père fait sa valise et monte sur un paquebot pour rejoindre un ailleurs plus prometteur. Des symboles étranges matérialisent l’écriture de ce nouveau pays et incarnent l’étrangeté même de la situation de l’exilé.

Il y a un contraste entre l’aspect photographique des illustrations et la fantaisie qui se dégage des représentations de l’architecture, des animaux, de la nature. De la poésie et du rêve dans un un monde plutôt sombre, avec de nombreuses notes d’espoir. Ainsi le héros rencontre d’autres migrants, solidaires, qui l’aident à s’intégrer. Le jeu sur l’échelle des plans, du simple détail à l’illustration pleine page, le découpage en chapitres, l’utilisation de différentes nuances de sépia, tout renforce la puissance évocatrice de cet album muet.

Prix du meilleur album 2008 (Festival BD d’Angoulême).

Shaun Tan, Là où vont nos pères, Dargaud, 2007, 978-2-205-05970-0

La différence invisible, de Julie Dachez et Mademoiselle Caroline

La différence invisible par DachezMarguerite se sent décalée et lutte chaque jour pour préserver les apparences. Ses gestes sont immuables, proches de la manie. Son environnement doit être un cocon. Elle se sent agressée par le bruit et les bavardages incessants de ses collègues. Lassée de cet état, elle va partir à la rencontre d’elle-même et découvrir qu’elle est autiste Asperger. Sa vie va s’en trouver profondément modifiée.

Le lecteur entre en douceur dans l’univers de Marguerite, 30 ans. Marguerite a un emploi, un compagnon, un appartement… mais elle a surtout des difficultés à communiquer avec les autres et à les comprendre parfois, elle suit des routines bien réglées, elle est hypersensible aux sons, aux bruits, elle n’aime pas l’imprévu… La première partie de cette BD nous décrit donc son désarroi face à des différences qu’elle ne s’explique pas, et qui la mettent en difficultés.

Marguerite cherche des réponses sur Internet et découvre que ses symptômes correspondent à une forme légère de l’autisme, le syndrôme Asperger. Pas de clichés, pas de pitié non plus : Julie Sanchez s’inspire de sa vie, et l’on découvre ce syndrôme mal connu ainsi que les remarques déplacées et idées reçues dont ceux qui en sont atteints sont victimes. Le trait est d’une grande simplicité, et l’usage des couleurs est à la fois sobre et intelligent. Une jolie BD, touchante et instructive.

Julie Dachez, Mademoiselle Caroline, La différence invisible, Delcourt, 2016, 9782756072672

S’enfuir, récit d’un otage, de Guy Delisle

s-enfuir-recit-d-un-otageEn 1997, alors qu’il est responsable d’une ONG médicale dans le Caucase, Christophe André a vu sa vie basculer du jour au lendemain après avoir été enlevé en pleine nuit et emmené, cagoule sur la tête, vers une destination inconnue. Guy Delisle l’a rencontré des années plus tard et a recueilli le récit de sa captivité un enfer qui a duré 111 jours. Que peut-il se passer dans la tête d’un otage lorsque tout espoir de libération semble évanoui ?

111 jours de captivité : un épais pavé, mais pas un gramme d’ennui ! Guy Delisle nous permet de vivre avec rigueur et clarté le quotidien d’un otage. Le lecteur est au plus près de ses inquiétudes, de ses pensées, de ses espoirs. Comment pense-t-on quand on ne sait pas où on se trouve, et qu’on n’a plus la mesure du temps qui passe ? Relations avec ses geôliers, vie courante, espoirs de libération et désillusions, déplacements soudains, sources de folles espérances et d’intenses appréhensions, obsession de la fuite, tout cela est relaté sous forme de journal intérieur. Grande précision pour ce huis clos passionnant : Guy Delisle est un maître !

Guy Delisle, S’enfuir, récit d’un otage, Dargaud, 2016, 978-2-205-07547-2

Riche, pourquoi pas toi ? de Marion Montaigne

Et avec les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

Philippe Brocolis a gagné au Loto. Bon d’accord, mais est-il riche pour autant ? D’ailleurs qu’est-ce que c’est qu’être riche ? Peut-on le devenir du jour au lendemain ? C’est très sérieusement, en s’appuyant sur Bourdieu (et d’autres) que nos deux sociologues répondent à ces questions. Et non, on ne devient pas riche du jour au lendemain. C’est plus compliqué que ça… Tout cela serait affreusement ennuyeux sans le coup de crayon de Marion Montaigne qui nous offre dans cet album la « Socio pour les Nuls ». Bref, un incontournable.

Marion Montaigne, Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Riche, Pourquoi pas toi ? Dargaud, 2013, 9782205161466

Le problème avec les femmes, de Jacky Fleming

« Autrefois, les femmes n’existaient pas, et c’est pour cette raison qu’elles sont absentes des livres d’histoire. Il y avait des hommes et parmi eux, un certain nombre de génies.  Puis les femmes sont apparues, mais leur tête était si petite qu’elles étaient nulles en tout sauf en broderie et au croquet. « 

Ce petit livre illustré, stimulant et réjouissant (et effarant aussi) est à prendre entièrement au second degré, voire plus.

« Comme le disait Darwin, en gardant les femmes à la maison, leurs mérites étaient ridicules comparés à ceux des hommes, ce qui prouve que les femmes étaient biologiquement inférieures ».

Jacky Fleming dénonce les mentalités au sujet des femmes en s’appuyant sur des faits historiques et des citations de « grands génies » (forcément : des hommes), comme Rousseau, Picasso, Ruskin… Il évoque aussi les femmes qui se sont battues pour pratiquer leur art, leur sport, leur science : Mary Ball, Marie Curie, Margaret Bulkley, Anne Marie de Schurman, Emmy Noether, Nan Aspinwall, la marquise du Châtelet…

Salutaire !

Jacky Fleming, Le problème avec les femmes, Dargaud, 2016, 978-2-205-07611-0

Tout est possible mais rien n’est sûr, de Lucile Gomez

Couverture Tout est possible mais rien n'est sûrSes études terminées, Vétille déborde d’énergie et d’envies. Sauver la planète, vivre du dessin sans se faire exploiter… Blottie contre son amoureux, entourée par ses amis, la jeune femme est convaincue qu’un monde meilleur est possible. Mais, de jobs ingrats en stages précaires, ses idéaux de jeunesse vont être mis à mal par le monde des adultes. Heureusement, la nuit, il est permis de rêver…

Ce roman graphique dresse le tableau du passage entre les études et la vie active pour Vétille. Entre rêves et soucis de la vie quotidienne, Lucile Gomez propose une observation perspicace du vécu de toute une génération. Le lecteur est au plus près des préoccupations des jeunes de 25 – 30 ans, entre stage non payé et boulot à la noix, engagements écolos et méandres administratifs, déceptions et utopies… Le tout avec humour et sensibilité, ponctué de pages acquarellées splendides. C’est un festival de saisons et de couleurs étincelantes, un poème aussi à l’amour charnel.

De quoi jeter un regard neuf à cette génération précaire, qui serait peut-être aussi une génération pleine d’envies, de rêves et d’énergie, malmenée par un contexte social et économique plutôt rude…

Lucile Gomez, Tout est possible mais rien n’est sûr, Delcourt, 2015, 978-2-7560-2491-2