Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, de Céleste Ng

Tout ce qu'on ne s'est jamais dit par NgLydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore… Élève modèle, ses parents ont placé en elle tous leurs espoirs. Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus. Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac. Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés.

Lydia est morte, on a retrouvé son corps au fond du lac. Que s’est-il passé ? Qui l’a tuée ? Sa mère en est persuadée, jamais Lydia ne se serait aventurée seule dehors, la nuit. Jamais.

L’origine de cette tragédie s’enracine au coeur même de l’histoire familiale de Lydia, au sein de la rencontre même de ses deux parents. James, son père d’origine chinoise, qui voulait plus que tout s’intégrer, se fondre dans la masse. Maryline, sa mère qui n’a pas pu être médecin. Voilà les trois enfants de ce couple alourdis, lestés des désirs de leurs parents. Et surtout Lydia, si belle, si brillante, qui ne les déçoit pas.

Non Lydia n’était pas seule quand elle est sortie de la maison ce soir-là. Elle est sortie chargée des désirs, des regrets, des renoncements et des attentes de son père, de sa mère. Chargée de l’espoir porté par son frère Nathan, prêt à prendre son envol, et de l’ouverture d’esprit de sa petite sœur Hannah. Elle voulait s’élancer à son tour dans la vie, se libérer des liens qui l’entravaient.

Mais certains liens sont indéfectibles. Une double image symbolise pour moi ces liens familiaux qui à la fois construisent et détruisent: Nathan et Lydia, attachés l’un à l’autre par la cheville au cours d’un jeu d’enfant, et qui chutent à tour de rôle sans parvenir à terminer la course. Nathan qui tend la main à Lydia tombée dans le lac, enfant, et qui la tire vers la rive.

Dans ce roman les liens lient et ligotent. La narration sert totalement l’intrigue, avec une rare subtilité. Subjective, elle passe d’un personnage à l’autre avec fluidité et douceur, sans jugement. Je regrette simplement que les parents de Lydia soient si extrêmes dans leurs attentes, qu’ils ne se remettent pas, ou si tard !, en question. Cela reste cependant un roman inventif, intense et d’une grande qualité.

Céleste Ng, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, Sonatine, 2016, 9782355843678

D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

Une brillante histoire qui marque pour longtemps !

D'après une histoire vraie par ViganAprès avoir écrit un roman auto-biographique (Rien ne s’oppose à la nuit), Delphine de Vigan est frappée de voir que ses lecteurs sont happés par ce qu’il y a de réel dans ce roman. Un de ses lecteurs lui dit : « Nous, ce qui nous plaît dans votre livre, c’est l’accent de vérité. On le sent, on le reconnaît. L’accent de vérité, ça ne s’explique pas ».

C’est le point de départ de ce roman, intitulé « D’après une histoire vraie » : qu’est-ce qui est vrai dans ce texte ? qu’est-ce qui ne l’est pas ? Réalité et invention sont si étroitement entremêlés que Delphine de Vigan démontre, brillamment, le pouvoir et la force de la littérature. Dans ce roman la narratrice incarne l’auteur. Prénommée Delphine, auteur d’un roman autobiographique dont le succès la dépasse… d’autres éléments encore renforce cette identification forte entre l’auteur et le narrateur. Le contrat semble clair : Voilà une nouvelle partie de ma vie dévoilée, semble dire l’auteur.

Et pourtant… Dans un style fluide, volontairement décousu par moments, évoquant un témoignage, Delphine de Vigan nous embarque dans un récit psychologique haletant. Elle raconte avoir rencontré L., une femme de son âge qui devient rapidement son amie, au moment où elle se sent le plus désemparée par le succès de son dernier livre. L. est « nègre », elle écrit pour les autres et reste toujours dans l’ombre. Il existe un réel effet de miroir entre L. (elle ?) et la narratrice qui dit « je » (auteur à succès, rappelons-le, et alors en pleine lumière…). L. va assez vite prendre de l’ascendant sur Delphine, qui se trouve alors incapable d’écrire (« Qu’est-ce que je vais écrire après ça ? »). L. cherche à la convaincre de rester dans le réel, le vrai, alors que la narratrice veut revenir à la fiction.

Cette histoire d’emprise, d’isolement, de manipulation (avec des références très fortes à Misery de Stephen King) pose des questions de fond sur la littérature : est-ce à l’auteur de faire le choix entre le réel et l’imaginaire ? Ou au lecteur ? Les histoires que l’on se raconte, ne sont-elles pas réelles ? Qu’est-ce qui nous nourrit dans la littérature ? L’intertextualité, implicite ou explicite, est au centre de ce récit qui est pour moi, la preuve du rôle démiurgique concomittant de l’auteur et du lecteur. A quoi bon savoir ce qui est vrai ou non dans ce livre ? Ce qui est certain c’est qu’il m’a marquée pour longtemps.

Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, Lattès, 2015, 978-2709648520

Le livre des choses perdues, de John Connolly

Le livre des choses perduesL’Europe est sur le point de basculer dans la guerre. Le jeune David est trop petit pour comprendre la politique, mais il n’en ressent pas moins l’inquiétude qui, chaque jour, mine un peu plus les traits de son père. Le garçon se retrouve livré à lui-même, seul avec Rose, celle qui a remplacé sa mère défunte. Mais un jour, la voix de cette dernière l’appelle, elle est là, toute proche, quelque part au fond du jardin, dans ce tronc creux qui, hier encore, n’était pas là… Et voilà David aspiré dans un autre monde, peuplé de créatures tout droit sorties des contes qu’il lit à longueur de journée.
Un lieu magique et violent où, au détour de chaque chemin, le guette un danger qu’il doit affronter s’il veut un jour rentrer chez lui.

Voici un roman à la fois sombre, cauchemardesque… et merveilleux. Au tout début de la Seconde guerre mondiale, David, qui a perdu sa mère quelques temps auparavant, voit Lire la suite

12 ans dans l’esclavage, de Solomon Northup

Douze ans dans l'esclavageSolomon Northup, un menuisier et violoniste noir, est enlevé alors qu’il voyage pour être vendu comme esclave. Il retrouve son statut d’homme libre au bout de douze ans. Il entreprend alors de raconter son histoire en analysant et en décrivant l’utilisation de cette main d’oeuvre peu coûteuse, essentielle à l’économie agraire du Sud des Etats-Unis.

Le style de ce texte autobiographique n’est pas toujours très littéraire, mais là n’est pas son intérêt : c’est un témoignage, écrit par un homme libre, de ses années d’esclavage. A plusieurs reprises il souligne qu’il n’exagère pas les faits qu’il relate, et on sent un souci constant de décrire au plus près des faits les lieux, les personnes, les événements vécus. Cela en fait un texte rare et édifiant.

Solomon Northup, 12 ans dans l’esclavage, Flammarion, 2014, 978-2-08-131386-6

Charlotte, de David Foenkinos

Couverture CharlotteCe roman retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu’elle était enceinte. Après une enfance à Berlin marquée par une tragédie familiale, Charlotte est exclue progressivement par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Exilée, elle entreprend la composition d’une œuvre picturale autobiographique d’une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant: « C’est toute ma vie. » Portrait saisissant d’une femme exceptionnelle, évocation d’un destin tragique, Charlotte est aussi le récit d’une quête. Celle d’un écrivain hanté par une artiste, et qui part à sa recherche.

Le roman décrit la vie d’une artiste incroyable et Lire la suite

Moment d’un couple, de Nelly Allard

Juliette est informaticienne, Olivier, journaliste politique. Quadras, ils vivent dans un quartier bobo de Paris, ont deux enfants et une vie de couple moderne. Quand Olivier avoue avoir une liaison avec Victoire, une élue socialiste en vue, l’univers de Juliette bascule….

Un homme, Olivier, objet du désir, et deux femmes qui se le disputent. La femme légitime, effondrée mais digne, n’imagine pas renoncer à son couple. L’amante, forcément belle, provocante, mais « fragile », veut tout. Forcément, ça va être difficile… et le lecteur est immédiatement happé dans ce suspens psychologique où il compte les points, les coups que prend Juliette, en se demandant si cela tiendra, vraiment, ce couple… C’est l’histoire universelle de la trahison, mais c’est aussi une histoire individuelle, unique, et qui ne tombe jamais dans le mélo. Prix Interallié 2013.

Nelly Allard, Moment d’un couple, Gallimard, 2013, 978-2070141951

Silo, de Hugh Howey

Silo par HoweyDans un futur postapocalyptique indéterminé, quelques milliers de survivants ont établi une société dans un silo souterrain de 144 étages. Les règles de vie sont strictes. Pour avoir le droit de faire un enfant, les couples doivent s’inscrire à une loterie. Mais les tickets de naissance des uns ne sont redistribués qu’en fonction de la mort des autres.
Les citoyens qui enfreignent la loi sont envoyés en dehors du silo pour y trouver la mort au contact d’un air toxique. Ces condamnés doivent, avant de mourir, nettoyer à l’aide d’un chiffon de laine les capteurs qui retransmettent des images de mauvaise qualité du monde extérieur sur un grand écran, à l’intérieur du silo.
Ces images rappellent aux survivants que ce monde est assassin. Mais certains commencent à penser que les dirigeants de cette société enfouie mentent sur ce qui se passe réellement dehors et doutent des raisons qui ont conduit ce monde à la ruine. Lire la suite

Danser les ombres, de Laurent Gaudé

Danser les ombres par GaudéEn ce matin de janvier, la jeune Lucine arrive de Jacmel à Port-au-Prince pour y annoncer un décès. Très vite, dans cette ville où elle a connu les heures glorieuses et sombres des manifestations étudiantes quelques années plus tôt, elle sait qu’elle ne partira plus, qu’elle est revenue construire ici l’avenir qui l’attendait.
Hébergée dans une ancienne maison close, elle fait la connaissance d’un groupe d’amis qui se réunit chaque semaine pour de longues parties de dominos. Dans la cour sous les arbres, dans la douceur du temps tranquille, quelque chose frémit qui pourrait être le bonheur, qui donne l’envie d’aimer et d’accomplir sa vie. Mais, le lendemain, la terre qui tremble redistribue les cartes de toute existence…

D’abord Laurent Gaudé plante ses personnages : la belle Lucine qui veut enfin vivre pour elle, Saul le médecin raté qui veut se sentir libre, Matrak l’ancien tortionnaire rongé par la culpabilité, et puis les autres, les amis du vieux Tess, qui se retrouvent pour jouer aux dominos. Lorsque la Terre tremble, les cartes sont redistribuées : qui est vivant, qui ne l’est plus ? Cette question reste suspendue pendant d’interminables heures, d’interminables pages, que le lecteur, emporté par l’écriture lyrique et envoûtante, parcourt avec effroi et frénésie. Dans ce temps suspendu, les mains s’écorchent sur les blocs de béton, les soins s’organisent, les vivants tâchent de le rester pour au moins compter les morts. Et la vie qui reprend, doucement, ses droits. Une magistrale leçon d’espoir et de beauté.

Laurent Gaudé, Danser les ombres, Actes Sud, 2015, 9782330039714

La ferme africaine, de Karen Blixen

La Ferme africaine par BlixenL’auteur, qui a vécu au Kenya de 1914 à 1931, raconte la vie dans sa ferme de culture de café à proximité de Nairobi. C’est une exploitation immense. Intelligence et culture, originalité et fantaisie, récits et souvenirs s’efforcent de dégager un élément capital de la vie de l’auteur : la découverte de l’âme noire. Elle écrit à ce propos :  » Les Noirs, en effet, sont en harmonie avec eux-mêmes et leur entourage, intégrés à la nature… Dès que j’ai connu les Noirs, je n’ai eu qu’une pensée, celle d’accorder à leur rythme celui de la routine quotidienne que l’on considère souvent comme le temps mort de la vie « . Aimant passionnément la population indigène, Karen Blixen décrit ses mœurs, ses lois, ses habitudes, la forme à la fois mythique et panthéiste de son esprit, et elle se livre à une critique indirecte de la civilisation européenne.

Une magnifique chronique africaine, écrite avec des détails, des anecdotes, qui fait percevoir une grande passion de la nature et des Africains, déroulée comme un conte.

Karen Blixen, La ferme africaine, Gallimard, 2007, 9782070348664

Qu’Allah bénisse la France !, d’Abd Al Malik

Qu'Allah bénisse la France ! par al MalikFils d’immigré, noir, pauvre, élevé par une mère seule avec ses six frères et soeurs, il a tout connu de la délinquance des cités : vols et trafics en tout genre, argent facile…mais est toujours resté brillant élève, amoureux de la langue française. Puis, converti à cet Islam obscurantiste qui sévit dans certaines banlieues, il parcourt la France pour prêcher dans des mosquées de fortune. Abd al Malik avait tout pour entrer dans l’univers de la haine et de la violence concrète. Leader du groupe rap NAP, il aurait pu fournir des textes d’imprécations anti-occidentales et de ressentiment, mais il a trouvé sa voie dans le soufisme, Islam lumineux centré sur l’amour universel qui l’a réconcilié avec l’esprit de la citoyenneté.

Un livre intelligent qui décrit le parcours d’Abd Al Malik. Entre délits et dévotion, quelle voie choisir ? La conversion à l’Islam est loin d’être synonyme de radicalisation. L’auteur nous emmène dans ses errances et dans sa quête spirituelle. A mettre entre toutes les mains.

Abd Al Malik, Qu’Allah bénisse la France !, Albin Michel, 2010, 9782226173126