Grosse folie, de Raphaëlle Frier

Elle
Mon souci à moi, c’est une masse de graisse. Presque vingt kilos de chair en trop, des pneus autour du ventre, des fesses qui débordent des chaises, des troncs à la place des jambes, des doigts comme des boudins apéritif, un visage rond comme la lune…
Lui
Ma mère, elle a déjà fait son deuil du fils idéal. Le « populaire », le beau gosse qui en impose, le sportif dynamique qui sent le gel douche quand il part au lycée. Le jeune qui sort en boîte et emballe les filles sans se poser de questions. 

Un roman prenant sur l’amour et toutes les émotions qu’il génère… Chloé est grosse et se déteste. Quentin, lui, ne s’aime pas beaucoup non plus, mais la trouve charmante. Ils s’aiment, mais ce n’est pas si simple ; car comment aimer quand on ne s’aime pas soi-même ? Culpabilité, doute, les émotions sont intenses et feront certainement écho chez le lecteur. Une écriture fluide, alternant les deux points de vue, dans un roman qui appelle le lecteur à s’assumer et admettre la différence.

Raphaëlle Frier, Grosse folie, Talents hauts, 2017, 978-2-36266-190-7

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Le singe de Hartlepool, de Wilfrid Lupano et Jérémie Moreau

Le singe de Hartlepool par LupanoDénoncer l’ignorance et la bêtise est un noble programme, quasiment sans limite. Wilfrid Lupano et son comparse Jérémie Moreau n’ont pas froid aux yeux et s’y attaquent dans cette BD à la fois réjouissante et effarante… Ils nous content une folle histoire, une histoire vraie, qui arrivât voilà un petit paquet de décénnies sur les côtes anglaises.

Les habitants de Hartlepool découvrent sur une plage, après une tempête, les restes d’un navire français. Ha ha, bien fait, pensent ces fiers anglais de 1810, dans un pays alors en guerre contre Napoléon. Ils se réjouissent encore davantage en trouvant un survivant : voilà de quoi satisfaire leur soif de représailles. Eux qui n’ont jamais vus de Français, se laissent berner par un chimpanzé, mascotte du défunt navire et revêtu d’un uniforme. Il faut dire qu’un singe correspond assez bien à l’idée que ces cul-terreux se font de l’ennemi. Aussi sec, les villageois le traînent en justice…

Se basant sur cette anecdote peu glorieuse, Lupano propose une histoire à portée universelle. Il ne s’agit pas tant de dénoncer le comportement de ces stupides villageois que de souligner comment un tel épisode aurait pu arriver n’importe où… Les personnages sont emportés par leur aveuglement : aveuglement de l’ancien général lié à sa soif de vengeance, aveuglement du maire lié à l’ambition. Certains personnages ajoutent de la complexité et permettent de nuancer le jugement (inévitable) sur la nature humaine que cet album inspire au lecteur : la petite-fille du général cul-de-jatte est singulière, le jeune Charlie (au lecteur de le découvrir) en apprend sans doute beaucoup sur la vie durant cet épisode, le médecin de passage consterné et impuissant, incarnant une classe bourgeoise éduquée et écoeurée par l’ignorance.

Le propos semble réjouissant et le lecteur est souvent hilare, mais finalement c’est une histoire glaçante, navrante et funeste, servie par un dessin emporté, expressif et vigoureux, aux couleurs soignées. Un dossier termine l’album, en rappelant au lecteur les développements des théories physionomistes du 19e siècle, et leur lien avec le racisme.

Wilfrid Lupano, Jérémie Moreau, Le singe de Hartlepool, Delcourt, 2012, 9782756028126

Je m’appelle Nako, de Guia Risari et Magali Dulain

Je m'appelle Nako par RisariNako, un petit garçon Rom, vit avec sa famille dans une caravane. Malgré les quolibets de ses petits camarades de classe, Nako est heureux et rêve d’une vie pleine de musique, de chevaux et de liberté.

Nako parle de sa famille, de ses grands-parents, de sa maison qui roule et qui change d’endroit, de la liberté, des chevaux, de la musique. Il décrit son mode de vie avec ses mots et sa candeur d’enfant. Il raconte aussi les préjugés et les comportements hostiles dont il est l’objet, juste parce qu’il est différent. Les illustrations au crayon de couleur, naives et colorées, renforcent le propos. Une force se dégage de cet album. Pour découvrir davantage les gitans, l’auteur nous propose les paroles de leur hymne, Djelem djelem, ainsi que des proverbes roms. Voici mon préféré :

« Je viens je ne sais d’où

Je suis je ne sais qui

Je meurs je ne sais quand

Et je m’étonne d’être heureux »

Guia Risari, Magali Dulain, Je m’appelle Nako, Editions le Baron Perché, 2014, 978-2-36080-099-5

La différence invisible, de Julie Dachez et Mademoiselle Caroline

La différence invisible par DachezMarguerite se sent décalée et lutte chaque jour pour préserver les apparences. Ses gestes sont immuables, proches de la manie. Son environnement doit être un cocon. Elle se sent agressée par le bruit et les bavardages incessants de ses collègues. Lassée de cet état, elle va partir à la rencontre d’elle-même et découvrir qu’elle est autiste Asperger. Sa vie va s’en trouver profondément modifiée.

Le lecteur entre en douceur dans l’univers de Marguerite, 30 ans. Marguerite a un emploi, un compagnon, un appartement… mais elle a surtout des difficultés à communiquer avec les autres et à les comprendre parfois, elle suit des routines bien réglées, elle est hypersensible aux sons, aux bruits, elle n’aime pas l’imprévu… La première partie de cette BD nous décrit donc son désarroi face à des différences qu’elle ne s’explique pas, et qui la mettent en difficultés.

Marguerite cherche des réponses sur Internet et découvre que ses symptômes correspondent à une forme légère de l’autisme, le syndrôme Asperger. Pas de clichés, pas de pitié non plus : Julie Sanchez s’inspire de sa vie, et l’on découvre ce syndrôme mal connu ainsi que les remarques déplacées et idées reçues dont ceux qui en sont atteints sont victimes. Le trait est d’une grande simplicité, et l’usage des couleurs est à la fois sobre et intelligent. Une jolie BD, touchante et instructive.

Julie Dachez, Mademoiselle Caroline, La différence invisible, Delcourt, 2016, 9782756072672

La petite casserole d’Anatole, d’Isabelle Carrier

Couverture La petite casserole d'AnatoleAnatole traîne derrière lui une petite casserole, et au lieu de s’intéresser à ses qualités, les gens qui le croisent regardent surtout sa casserole…

Avec un dessin minimaliste et peu de mots, Isabelle Carrier nous livre joli album sur le thème du handicap. La petite casserole rouge d’Anatole signale sa différence. A hauteur d’enfant, Isabelle Carrier ne cherche pas à expliquer comment elle est arrivée là. L’important est le regard qu’Anatole porte sur lui-même, et ce qu’il va faire avec cette petite casserole. La rencontre avec une adulte (auxiliaire de vie ? soignante ? enseignante ? ça n’est pas l’important) va lui permettre de développer de nouvelles capacités, de reprendre confiance en lui. Un beau message d’espoir.

Isabelle Carrier, La petite casserole d’Anatole, Bilboquet, 2009, 978-2-84181-296-7

L’Homme-qui-dessine, de Benoît Séverac

L'Homme-qui-dessineMounj a de la peine. Son peuple, les Hommes-droits (de Néandertal), se meurt. Il faut renouveler les rencontres, trouver de nouveaux membres pour le clan. Il est parti à travers le monde depuis trois hivers afin de chercher une femme, qu’il pourra ensuite ramener. Dans une forêt, il est fait prisonnier par une tribu d’Hommes-qui-savent (sapiens sapiens, c’est-à-dire nous). Ces derniers sont inquiets : un mystérieux tueur s’attaque aux leurs, armé d’une sagaie très puissante. Contre sa libération et malgré les doutes d’une partie de la tribu, Mounj obtient de pouvoir mener l’enquête.

Benoît Séverac nous immerge dans la vie des hommes préhistoriques, il y a 30 000 ans. Homo sapiens et hommes de Néandertal cohabitent, mais le nombre de ces derniers diminuent dangereusement. On assiste à la rencontre de ces deux espèces humaines, à leurs échanges, à leurs incompréhensions face à ce qui les différencie. Mounj, l’homme-qui-dessine de sa tribu, est fasciné par les peintures qu’il découvre au coeur des grottes occupées par les Sapiens. Lui qui tient à transmettre les techniques héritées de son père, qui permettent de représenter le monde sur des écorces de bouleau, comprend soudain que les peintures des Sapiens défieront le temps. Cela n’empêche pas Mounj de faire preuve de sagacité pour se sortir de la délicate situation où il se trouve. Il tient absolument à perpétuer son espèce…

Dans ce contexte original, ce roman propose une intrigue qui accroche le lecteur tout en offrant un beau voyage dans le temps et une réflexion sensible sur l’humanité.

Benoît Séverac, L’Homme-qui-dessine, Syros, 2014, 9782748514445

Le premier qui pleure a perdu, de Sherman Alexie

Junior, indien spokane, décide d’aller au lycée chez les Blancs, en dehors de la réserve. Il doit gérer une forme de trahison vis-à-vis des siens et les difficultés de l’intégration…Le premier qui pleure a perdu par Alexie

Junior cumule les handicaps dans la vie : myopie, petite taille, crâne et pieds énormes par rapport au reste du corps, parents alcooliques, il est un véritable bouc émissaire dans la réserve. Mais Junior est intelligent, et il rejoint le lycée de Reardan, un lycée de Blancs. Comment ses nouveaux camarades vont-ils l’accepter ?
Junior a une belle qualité : un bon sens de l’humour et de l’auto-dérision. Et puis il est aussi lucide, courageux, optimiste… Un récit simple, fort, juste, à lire d’urgence.

Sherman Alexie, Le premier qui pleure a perdu, Albin Michel, 2008, 9782226180179

La face cachée de Luna, de Julie Ann Peters

La face cachée de Luna par PetersDepuis des années, Liam  » emprunte  » les habits et le maquillage de Regan. Dans le secret de leurs chambres, Liam devient Luna. Le garçon devient fille. Un secret inavouable, chaque jour plus invivable. Pour la sœur, pour le frère, et pour Luna elle-même…

Le thème de la transexualité est très original dans la littérature jeunesse. L’intérêt de ce roman est d’adopter le regard de Regan, la soeur de Liam. Elle porte elle aussi le secret de son frère, ce qui n’est pas sans conséquence sur sa propre vie. Le récit porte une tension, une émotion qui tient le lecteur en haleine jusqu’au bout.

Julie Ann Peters, La face cachée de Luna, Milan, 2005, 9782745916846

Tout seul, de Christophe Chabouté

Tout seul. de Christophe Chabouté« Tout seul » est un homme au visage difforme, vivant dans un phare perdu en pleine mer. Un patron pêcheur a fait la promesse au père de « Tout seul » de le ravitailler périodiquement. Cela intrigue le matelot, un homme taciturne, qui voudrait lier connaissance avec cet être énigmatique. Il réussit à lui glisser un message. Comment l’ermite va-t-il réagir ?

Attention, oeuvre prodigieuse ! Avec une remarquable économie de mots, un graphisme très dépouillé et de haut niveau, Chabouté nous délivre une histoire touchante, limpide, émouvante. Une histoire de silence et de solitude, empreinte de tendresse, de rêve et de liberté.

Chabouté, Tout seul, Vents d’Ouest, 2008, 9782749304298