O vous frères humains, de Luz

Alors âgé de 77 ans, Albert Cohen publie un livre qui révèle l’événement marquant qui a dévasté son enfance et marqué sa vie : sa découverte de l’antisémitisme. Le jour de ces dix ans (en 1905), le jeune Albert arpente les rues marseillaises à la recherche d’un petit cadeau pour sa mère. Il est fasciné par le bagout d’un camelot qui s’adressera pourtant à lui en le traitant de « sale youpin ! ». Les insultes antisémites résonneront pour toujours à ses oreilles.

Ô vous, frères humains par LuzTrès peu de texte dans cette adaptation, en dehors du monologue haineux du vendeur ambulant, non pas dit mais comme vomi, déversé sur l’enfant… qui ressent encore, des dizaines d’années plus tard, la salissure, la souillure et la force de cette haine. Et puis, à la fin de la BD, l’appel saisissant d’Albert Cohen, qui lie directement et intimement cette haine crachée à l’extermination des Juifs pendant la Seconde guerre mondiale. La seconde n’aurait pas pu exister sans la première.

Le propos tenu est simple, dépouillé, très bien servi par le crayon de Luz qui retrace l’errance psychologique du jeune garçon. L’enfant s’égare dans la ville, se heurtant tantôt aux murs, tantôt aux adultes, et retrouve partout cette même haine, qu’il ne comprend pas et qui lui brise le coeur. Cette découverte brutale marque la fin de l’enfance, un traumatisme cuisant qui nous rappelle, à nous, aujourd’hui, combien la haine de l’autre est inacceptable et porte atteinte à notre humanité même.

Luz, Albert Cohen, Ô vous frères humains, Futuropolis, 2016, 9782754816437

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Petits, d’Alain Serres et Julia Chausson

Petits par SerresLes zèbres, les gorilles, les loups, les ours polaires… Les animaux ont tous des petits et, en cadeau de naissance, ils leur offrent l’apprentissage de la vie. Grandir, c’est découvrir chaque jour un nouveau secret…

Cet album montre des animaux avec leurs petits. Les textes d’Alain Serres, beaux, sobres et poétiques, évoquent ce que grandir signifie.

Chaque page entraîne à tourner la page suivante. Les animaux, debouts, en marche, invitent le jeune lecteur à avancer, à en découvrir davantage. Les très belles gravures sur bois illuminent les pages de leurs couleurs vives et jouent sur la richesse de texte : la robe de la girafe évoque un ciel étoilé. Une grande tendresse se dégage de cet album.

Alain Serres, Julie Chausson, Petits, Rue du Monde, 2009, 2-35504-082-6

 

Tu seras partout chez toi, d’Insa Sané

Sény a 9 ans et il joue dehors avec ses copains : Adar, Dehiha, Soundjata, et surtout, Yulia, son amoureuse. Yulia lui annonce qu’elle va partir. Mais le lendemain matin, dans la précipitation, son papa et sa maman mettent une valise en carton dans la main de Sény, et l’envoient en avion de l’autre côté du monde… « Ce sera ton nouveau chez toi », lui explique son père. Il arrive ainsi chez tonton Chu-Jung et tata Belladone, tout étourdi de ces changements. Mais Sény ne compte pas rester, il ne pense qu’à rentrer chez lui…

Voilà un roman atypique, à plus d’un titre. D’abord parce qu’il commence comme un roman, justement, racontant l’exil contraint de Sény, et puis, au moment où celui-ci refuse de se faire à sa nouvelle vie et cherche à tout prix à repartir « chez lui », l’histoire bascule Lire la suite

L’amie, de Sarah Stewart et David Small

CouvertureBelle est une petite fille dont les parents sont trop occupés pour prendre soin d’elle. Alors elle passe ses journées avec sa gouvernante, Béa, qui est pour elle le meilleur des guides. Jusqu’au jour où Belle, persuadée de tout pouvoir faire comme les grands, descend seule vers l’océan.

Une immense tendresse se dégage du texte et des illustrations de ce livre. La relation entre Belle la frêle fillette rousse et Béa sa nounou, au corps ample et protecteur, est profonde, complice et empreinte de bienveillance. La nounou donne à la fillette l’amour qui lui fait défaut de la part de ses parents. Ceux-ci sont absents, seulement suggérés par des photos de famille. Sarah Stewart dédie ce livre « à toutes les personnes à travers le monde qui ont un jour sauvé la vie d’un enfant parce qu’elles étaient attentives quand d’autres ne l’étaient pas.  »

Sarah Stewart, David Small (ill.), L’Amie, Edition des Eléphants, 2015, 978-2-37273-006-8

Très très fort, de Trish Cooke

Petit Homme attend avec sa maman. Les invités arrivent un par un, d’abord tante Béa, puis l’oncle Tony, les cousins, les mamies… Tous sont si contents de voir Petit Homme, et ils le serrent très très fort ! Le dernier coup de sonnette : c’est papa ! Tout le monde est là pour fêter son anniversaire, et Petit Homme danse et s’amuse au milieu de sa famille. Mais c’est bientôt l’heure d’aller au lit…

Ce petit album basé sur la répétition de formules simples est une célébration de l’amour qui unit ce petit bonhomme et ses proches… Car si c’est l’anniversaire de papa, c’est bien Petit Homme qui est au centre de l’attention de tous. La musique, la danse, les couleurs, le texte : tout fait de cet album une fête, une déclaration d’amour à lire et à relire.

Trish Cooke, Très très fort, Père Castor Flammarion, 2005, 2-08-161027-2

Billy Brouillard, le don de trouble vue, de Guillaume Bianco

Billy Brouillard, Tome 1 : Le don de trouble vue par BiancoDans la magnifique collection Métamorphoses voici les aventures morbides mais lumineuses d’un petit garçon, Billy Brouillard, qui voit mieux avec ses lunettes. Dit-il. En fait, il voit surtout d’autres choses, des choses qui n’existent pas, comme d’étranges petites filles plus ou moins mortes, plus ou moins sanguinolentes. La seule petite fille de cet album qui n’est pas morte, c’est Jeanne, la sœur de Billy… malheureusement il ne la supporte pas (mais il l’aime beaucoup). Alors voilà, le chat de Billy, Tarzan, est mort. Et Billy est désemparé et triste, il veut retrouver Tarzan, où est-il allé après sa mort ? Qui pourra répondre à ses questions ?

Esthétique rétro et travaillée, planches documentaires alternant avec le récit, questionnement incessant de l’enfant devant l’absurdité de l’existence : voici un objet littéraire très dense et riche et aussi… très surprenant. Ça déborde d’imagination, le graphisme n’étant pas en reste, et le lecteur jubile à chaque page. J’éviterais toutefois de le mettre entre les mains d’un enfant impressionnable…

Guillaume Bianco, Billy Brouillard, le don de trouble vue, Soleil, coll. Métamorphoses, 2008, 230200390X

Le voile noir, d’Anny Duperey

Le voile noir par Duperey« J’avais pensé, logiquement, dédier ces pages à la mémoire de mes parents – de mon père, surtout, l’auteur de la plupart des photos, qui sont la base et la raison d’être de ce livre. Curieusement, je n’en ai pas envie. Leur dédier ce livre me semble une coquetterie inutile et fausse. Je n’ai jamais déposé une fleur sur leur tombe, ni même remis les pieds dans le cimetière où ils sont enterrés. Sans doute parce que obscurément je leur en veux d’avoir disparu si jeunes, si beaux, sans l’excuse de la maladie, sans même l’avoir voulu, quasiment par inadvertance. C’est impardonnable.Mon père fit ces photos. Je les trouve belles. Il avait, je crois, beaucoup de talent. J’avais depuis des années l’envie de les montrer. Parallèlement, montait en moi la sourde envie d’écrire, sans avoir recours au masque de la fiction, sur mon enfance coupée en deux. Ces deux envies se sont tout naturellement rejointes et justifiées l’une l’autre.Ces photos sont beaucoup plus pour moi que de belles images, elles me tiennent lieu de mémoire. J’ai le sentiment que ma vie a commencé le jour de leur mort – il ne me reste rien d’avant, d’eux, que ces images en noir et blanc. »

Autrefois on ne savait pas comment parler aux enfants de la souffrance, du malheur, des larmes. Alors on n’en parlait pas… Un voile pudique recouvrait tout et le chagrin se taisait. Dans ces conditions, comment faire son deuil quand on est une fillette ? Comment grandir avec ce manque ? Ce livre très intime, très personnel, n’est pas un roman. C’est le récit d’une perte, et d’une reconstruction. Car écrire même permet de creuser la mémoire, pour retrouver le souvenir des parents disparus.Autrefois on ne savait pas comment parler aux enfants de la souffrance, du malheur, des larmes. Alors on n’en parlait pas… Un voile pudique recouvrait tout et le chagrin se taisait. Dans ces conditions, comment faire son deuil quand on est une fillette ? Comment grandir avec ce manque ? Ce livre très intime, très personnel, n’est pas un roman. C’est le récit d’une perte, et d’une reconstruction. Car écrire même permet de creuser la mémoire, pour retrouver le souvenir des parents disparus.

Anny Duperey, Le voile noir, Seuil, 2006, 9782021077735

Une longue journée de novembre, d’Ernest J. Gaines

https://i1.wp.com/www.babelio.com/couv/cvt_Une-longue-journee-de-novembre_8540.jpegLauréat du National Book Award, Ernest J. Gaines revisite le temps de deux nouvelles le territoire de son enfance, la Louisiane. Prêtant voix au jeune Ti-Bonhomme, un gamin à peine haut de six printemps, il raconte les zizanies et les disputes familiales avec une candeur désarmante et  » en comprimé « . Et si parfois  » le ciel est gris « , le jeune narrateur de la seconde nouvelle nous rappelle qu’il n’y a pas que la misère, les voitures en panne, le grêle et les rages de dents dans le pays du Bayou et de la canne à sucre, mais aussi les éclats de rire de l’enfance.

Deux très beau textes, racontés à hauteur d’enfant. La narration est fluide, déroutante parfois comme peut l’être la pensée d’un enfant. On s’immerge totalement dans la vie quotidienne des coupeurs de canne à sucre de Louisiane. Des dialogues savoureux et de beaux portraits.

Ernest J. Gaines, Une longue journée de novembre, 10/18, 1996, 9782264023131

Mudwoman, de Joyce Carol Oates

Mudwoman par OatesAbandonnée par sa mère à demi-folle au milieu des marais de l’Adirondacks, Mudgirl, l’enfant de la boue, est sauvée on ne sait trop comment, puis adoptée par un brave couple de Quakers qui l’élèvera avec tendresse en s’efforçant toujours de la protéger des conséquences de son horrible histoire. Plus tard, devenue présidente d’une prestigieuse université, elle se sent soudain épuisée par la conception trop rigide qu’elle se fait de sa charge ; tourmentée, inquiète, elle est dépassée par des défis qui la rongent. Alors elle retourne sur les lieux de son enfance, dans une tentative désespérée de retrouver un peu d’équilibre…

Comment survivre à l’absence d’amour, au rejet le plus total ? Dans un thriller psychologique incroyablement maîtrisé, les chapitres consacrée à Mudgirl et Mudwoman alternent ; mud, c’est la boue en anglais. Toujours désignée ainsi en titre de chapitre, elle reste, malgré ses responsabilités, son prestige social, ses parents adoptifs aimants, elle reste malgré tout cela l’enfant de la boue. Une grande claque littéraire et l’une de mes meilleures lectures depuis longtemps !

Joyce Carole Oates, Mudwoman, Points, 2014, 9782757840630

Kililana song, première partie, de Benjamin Flao

Kililana Song, tome 1 par FlaoDans un port africain, sur l’océan indien, Naïm préfère courir vite que d’aller à l’école. Enfant courageux et libre, cancre de l’école coranique, il observe les rues, les gens…

Kililana song est une histoire qui prend son temps : contée avec lenteur, elle nous propose un vrai voyage. L’image est magnifiquement aquarellée, on y plonge avec plaisir, les personnages sont savoureux, tout est là pour faire de ce récit d’aventure une belle lecture.

Benjamin Flao, Kililana song première partie, Futuropolis, 2012, 9782754803755