Quelques minutes après minuit, de Patrick Ness

Quelques minutes après minuit  par NessLe tout jeune Conor est en train de perdre sa mère, atteinte d’un cancer. Ils vivent encore tous les deux à la maison, aidés de temps à autre par la grand-mère de Conor, que le garçonnet apprécie peu. Le père est absent, remarié aux Etats-Unis. Conor supporte un jour après l’autre, maltraité à l’école par ses camarades le jour, attristé de l’état déclinant de sa mère le soir. Il fait un cauchemar qui le réveille en sueur, toujours le même. Et puis arrive l’Homme Vert, en fait l’if du jardin qui prend vie. Le monstre veut absolument raconter trois histoires à Conor, attendant que la quatrième sorte de la bouche de l’enfant. Conor a peur, n’y croit pas. Et puis bizarrement, il en vient à espérer éperdument que l’arbre va pouvoir sauver sa mère. Certes, un des traitements de la dernière chance est bien à base d’épines d’if, mais cette croyance va-t-elle suffire ?

La mère de Conor va mourir, et même si elle a peur de le lui dire, comment Conor peut-il l’ignorer ? Il est dans cet âge à la fois tendre et empli de raison où l’on croit que tout est possible… La science et la magie (n’est-ce pas la même chose ?) pourront certainement sauver sa mère. Les apparitions étranges de l’if, d’ailleurs pas si monstrueux que ça, laissent une large place au fantastique, aux contes, au pouvoir des histoires. Mais que peuvent les histoires face à la maladie ? Très peu, et tout, tout en même temps. C’est ce que va apprendre Conor dans ce roman lumineux, empreint de merveilleux, et qui fait écho au magnifique « Livre des choses perdues » de John Connolly.

Patrick Ness, Quelques minutes après minuit, Gallimard Jeunesse, 2011, 9782070642909

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Tabous, de Danielle Thiéry

Dans un hôpital d’Arcachon, une femme et son bébé de 4 mois disparaissent mystérieusement. Le commissaire de la PJ de Paris, Edwige Marion, descend épauler son ancien collègue bordelais, accompagnée d’Alix de Clavery, une jeune psycho-criminologue aux méthodes singulières. L’enfant est retrouvé… sans sa mère. Commence alors une enquête difficile où la spécialiste se heurte aux murs du silence et à la puissances des tabous.

Tabous par ThiéryUn roman policier efficace et nerveux, construit en chapitres courts, énergiques. Deux intrigues au départ séparées qui vont peu à peu se mêler. D’un côté, Truc, un petit voyou un peu largué qui a commis quelque chose (quoi ?) avant de s’introduire chez une vieille dame et de s’y installer. De l’autre, une disparition inquiétante d’une femme et de son bébé dans un hôpital, à quelques kilomètres de là. Une équipe parisienne vient renforcer la police locale pour les retrouver. L’action se déroule sur quelques jours, juste avant et pendant Noël… alors qu’une énorme tempête s’abat, renforçant la noirceur et le sentiment d’urgence. Le temps ramassé du récit, les tensions entre les différentes équipes de policiers, et à l’intérieur même des équipes, où la psycho-criminologue a du mal à s’imposer, l’horreur des faits que l’on découvre peu à peu, la narration précise et très construite font tout l’intérêt de ce roman.

Danielle Thiéry, Tabous, Flammarion, 2016, 9782081377136

Le carnet rouge, d’Annelise Heurtier

Le carnet rouge par HeurtierMarie a 16 ans et ne connaît pas beaucoup de choses sur ses origines. Du sang népalais et une mère célibataire, voila ce qu’elle sait. Le jour où un homme qui prétend être son grand-père lui remet un carnet rouge contenant l’histoire de la vie de sa grand-mère, la vie de Marie est complètement bousculée…

Il n’est pas rare que la lecture d’un roman d’Annelise Heurtier génère un coup de coeur… Après « Sweet sixteen » et « Refuges » celui-ci ne fait pas exception. Le lecteur suit deux fils narratifs : Marie, 16 ans, adolescente contemporaine, ne comprend pas les réticences de sa mère à parler de ses origines népalaises… et Sajani, grand-mère de Marie, récemment décédée, qui évoque sa vie de petite fille népalaise dans un petit carnet rouge. Comme le suggère le titre, ce carnet est au centre du roman : c’est le chaînon manquant entre la grand-mère et la petite-fille, c’est aussi l’élément qui va briser le silence de la mère de Marie. Le lecteur, qui découvre en même temps que Marie le contenu du carnet, apprend à connaître un Népal bien différent d’une image de carte postale. La jeune fille passe par de nombreux sentiments, mais, déterminée à faire sienne cette histoire familiale, elle va résolument de l’avant. Un roman sur la recherche des origines, tout en finesse.

Annelise Heurtier, Le carnet rouge, Casterman, 2017, 9782203146621

Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan

Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence.

Rien ne s'oppose à la nuit par ViganAprès la mort de sa mère, Delphine de Vigan raconte ce qu’elle fut et tente de la cerner. Avec dignité, justesse, tendresse même, elle décrit l’enfance de sa mère, dans une famille « joyeuse et dévastée », puis sa vie d’adulte, qui débute par un lent glissement vers la folie. Elle interroge les blessures à vif de sa mère, recherche ses moments de bonheur, affronte les longues périodes d’errance. Pour cela, elle recueille auprès de sa famille, des amis de sa mère, témoignages, coupures de presse, carnets, photos, lettres. Elle est animée par la volonté de ne pas trahir les faits, et cela se ressent dans son écriture, précise et travaillée, limpide et juste. C’est un roman bouleversant, qui explore, sans pathos, sans voyeurisme, le coeur de la mémoire familiale. Reste malgré tout la question : qu’est-ce qui échappe à l’écriture ? Comment décrire cette part d’ombre insaisissable, incommunicable, qui appartient à chacun ?

Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, Livre de poche, 2013, 978-2-253-16426-5

Janis est folle, d’Olivier Ka

Janis est folle - Olivier Ka - couvTitouan et sa mère Janis vivent depuis toujours en marge, se faisant héberger ici ou là, de ville en ville, de petits boulots en petits boulots. Seuls au monde tous les deux et s’adorant. Mais un jour, Janis met volontairement le feu aux deux-pièces qu’on leur prête et les voilà en cavale, dormant dans leur vieux Volvo break ou dans des campings paumés. Sans argent, ils finissent par braquer une pizzeria, puis une épicerie. Jusqu’où l’irresponsabilité de Janis va-t-elle les mener ? Pourtant, Titouan a l’impression que sa mère a un plan précis, est-ce qu’elle ne l’emmènerait pas quelque part ?

Un roman pour adolescents beau et rare. L’histoire d’un amour excessif et différent. Une mère et son fils : attachement, fusion, enfermement. Janis et Titouan fuient, c’est l’instinct de survie qui les guident. Janis est imprévisible, instable, attachante. C’est un modèle pour Titouan, et aussi son fardeau. Elle cherche à le protéger, à répondre à ses attentes, mais rien n’est simple. Embarqué malgré lui dans une quête qu’il ne comprend d’abord pas, Titouan, témoin et acteur, suit sa mère hors du monde.

Avec une écriture précise et subjective, tantôt sombre, tantôt lumineuse, Olivier Ka décrit les limites toujours repoussées, la folie d’une mère, la vénération d’un fils. Cette histoire d’amour tragique nous tient du début à la fin, avec une intensité exceptionnelle et d’une grande justesse.

Olivier Ka, Janis est folle, Rouergue, collection DoAdo noir, 2015, 978-2-8126-0930-5

Sukkwann Island, de David Vann

Jim décide d’emmener son fils de 13 ans vivre dans une cabane isolée au sud de l’Alaska durant une année afin de renouer avec lui. Les dangers auxquels ils sont confrontés et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar. Le fils commence à prendre les choses en main jusqu’au drame violent et imprévisible qui scelle leur destin.

Sukkwan island par VannVoici un roman rude et imprévisible, empoignant, dont on ne peut pas sortir indemne. Les premières pages transpirent l’échec. Le père, Jim, a préparé la survie en amateur, mais surtout il apparaît tout de suite comme désorienté, peu sûr de lui. Il pleure la nuit, mettant à nu son désespoir devant son fils Roy. Peu à peu, Jim apparaît immature, plein de violence contenue. Roy prend sur lui, hésite à repartir, mais finalement, décide de rester, pour son père bien sûr, pour tenter de préserver ce projet auquel Jim tient tant. Pour le protéger.

Au début de l’aventure, la rude vie dans une nature hostile et généreuse leur impose des tâches nombreuses et pénibles : tuer pour manger, abriter la nourriture, préparer des réserves de bois. Ce travail occupe les corps et les esprits quelque temps. Mais bientôt l’hiver arrive : neige, tempêtes, brouillards replient les corps à l’intérieur de la cabane rustique et sombre. Alors les esprits déraillent, et un coup de folie totalement inattendu précipite le récit dans un cauchemar d’une noirceur sans nom. De thriller psychologique le roman passe alors à la tragédie absolue.

Impossible d’en dire plus sur le déroulement de l’histoire sans en dévoiler trop. Sukkwann Island c’est un récit de la lâcheté et du sacrifice. Si le père prend autant de place dans le récit, anti-héros mémorable, la place de Roy est celle d’un creux, d’une empreinte. La relation père-fils, d’abord abimée, devient un abîme. Et le lecteur, en refermant ce huis-clos d’un réalisme remarquable, restera longtemps obsédé par l’image de Jim et de Roy, loin de tout, sur Sukkwan Island.

David Vann, Sukkwann Island, Gallmeister, 2015, 9782404000810

Ma fugue chez moi, de Coline Pierré

Ma fugue chez moi par PierréA quinze jours de Noël, rien ne va plus pour Anouk. Elle s’est vengée de sa copine d’enfance qui la harcelait au collège. Elle a appris que sa mère climatologue prolongerait son séjour en Alaska, les laissant encore une fois seuls pour les fêtes. Elle n’a pas l’âme d’une aventurière mais voudrait changer de vie. Alors d’un coup de tête, elle remplit son sac à dos et s’en va. La journée passant, impossible de trouver à se loger. Solution : fuguer sans bouger de chez elle. Anouk organise sa planque dans un placard sous les toits. Elle descendra du grenier regarder ses mails, piocher dans le frigo et faire sa toilette aux heures de bureau de son père. Le week-end, sa sœur pensionnaire sera là. Ca sera long et difficile. Se sachant recherchée, combien de temps et comment va-t-elle tenir ? Et les siens, comment vont-ils vivre l’absence ?

Ce roman court aborde le thème de la fugue sous un angle original. Anouk, réfugiée dans le grenier, voit vivre son père et sa soeur, et peut se rendre compte de leur inquiétude à son sujet. Elle se pose des questions, elle réfléchit à ses relations à ses proches, à sa mère absente à qui elle en veut, à la souffrance de son père. Elle observe tout cela avec moins de détachement qu’elle ne le voudrait. Elle se replie à l’intérieur de son cocon, comme à l’intérieur d’elle-même, elle sait bien que cela ne peut avoir qu’un temps, mais elle reste là dans ce temps particulier, solitaire et suspendu. Le lecteur s’attache à ce personnage et découvre aussi la jolie relation qui l’unit à Bena sa petite soeur. Une fin plutôt inattendue, ni happy end ni pathétique, finalement proche de la vie réelle, termine ce roman d’une grande justesse.

Coline Pierré, Ma fugue chez moi, le Rouergue, 2016, 978-2-8126-1052-3

 

Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, de Céleste Ng

Tout ce qu'on ne s'est jamais dit par NgLydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore… Élève modèle, ses parents ont placé en elle tous leurs espoirs. Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus. Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac. Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés.

Lydia est morte, on a retrouvé son corps au fond du lac. Que s’est-il passé ? Qui l’a tuée ? Sa mère en est persuadée, jamais Lydia ne se serait aventurée seule dehors, la nuit. Jamais.

L’origine de cette tragédie s’enracine au coeur même de l’histoire familiale de Lydia, au sein de la rencontre même de ses deux parents. James, son père d’origine chinoise, qui voulait plus que tout s’intégrer, se fondre dans la masse. Maryline, sa mère qui n’a pas pu être médecin. Voilà les trois enfants de ce couple alourdis, lestés des désirs de leurs parents. Et surtout Lydia, si belle, si brillante, qui ne les déçoit pas.

Non Lydia n’était pas seule quand elle est sortie de la maison ce soir-là. Elle est sortie chargée des désirs, des regrets, des renoncements et des attentes de son père, de sa mère. Chargée de l’espoir porté par son frère Nathan, prêt à prendre son envol, et de l’ouverture d’esprit de sa petite sœur Hannah. Elle voulait s’élancer à son tour dans la vie, se libérer des liens qui l’entravaient.

Mais certains liens sont indéfectibles. Une double image symbolise pour moi ces liens familiaux qui à la fois construisent et détruisent: Nathan et Lydia, attachés l’un à l’autre par la cheville au cours d’un jeu d’enfant, et qui chutent à tour de rôle sans parvenir à terminer la course. Nathan qui tend la main à Lydia tombée dans le lac, enfant, et qui la tire vers la rive.

Dans ce roman les liens lient et ligotent. La narration sert totalement l’intrigue, avec une rare subtilité. Subjective, elle passe d’un personnage à l’autre avec fluidité et douceur, sans jugement. Je regrette simplement que les parents de Lydia soient si extrêmes dans leurs attentes, qu’ils ne se remettent pas, ou si tard !, en question. Cela reste cependant un roman inventif, intense et d’une grande qualité.

Céleste Ng, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, Sonatine, 2016, 9782355843678

Le tueur à la cravate, de Marie-Aude Murail

Le tueur à la cravate par MurailGrâce à quelques clics et une adresse mail bidon, Ruth Cassel a pu s’inscrire sur le site perdu-de-vue.com et y déposer une vieille photo de classe en noir et blanc trouvée dans les affaires de son père. La manip n’a qu’un seul but : l’aider à différencier les deux blondes aux yeux noisette sur la photo, Marie-Ève et Ève-Marie, respectivement la mère de Ruth et sa soeur jumelle, décédées à vingt ans d’intervalle.
Très vite, comme s’ils avaient attendu ce signal, des anciens de la terminale S3 se manifestent. L’ex-beau gosse de la classe, une prof de philo à la retraite, une copine des jumelles et, en prime, un grand-père dont Ruth ne soupçonnait pas l’existence, s’empressent de répondre. Tout pourrait s’arrêter là… Mais la photo de classe a réveillé de terribles souvenirs. Les e-mails évoquent un meurtre commis l’année de la terminale, celui d’Ève-Marie. Ils parlent d’un étrangleur récidiviste, le tueur à la cravate. Bien plus effrayant, ils mettent en cause l’une des personnes que Ruth aime le plus au monde, son propre père, Martin Cassel…

Un policier bien ficelé, assez classique, mais intéressant parce qu’il laisse une place importante dans l’intrigue à Internet. Cela étaye sa vraisemblance, mais c’est aussi un véritable ressort narratif. C’est Ruth, qui, se faisant passer pour son père, part à la recherche d’anciens camarades de classe de sa mère. Elle poste une photo sur un site, elle crée une fausse adresse mail. Ce faisant, elle déclenche une série d’événements aux conséquences dramatiques… Si elle est au centre de l’intrigue au début du roman, peu à peu c’est son père, Martin Cassel, qui s’impose. Personnage froid, distant, effrayant même, il prend peu à peu de la profondeur. La complexité de ce personnage se révèle au lecteur.

En résumé, un suspens prenant, de beaux personnages, une intrigue bien menée… Un très bon moment de lecture, prolongé par le journal d’écriture de Marie-Aude Murail, une petite fenêtre laissée au lecteur sur le processus de création…

Marie-Aude Murail, Le tueur à la cravate, Ecole des loisirs, 2010, 978-2-211-20090-5

 

Un hiver en enfer, de Jo Witek

Un Hiver en enfer, de Jo WitekEdward a grandi avec son père, brillant architecte. Sa mère, Rose, lointaine et fragile, revient un jour d’un long séjour en hôpital psychiatrique. Elle, qui n’a jamais su l’aimer, lui demande à présent de jouer le jeu de la famille soudée. Pour le jeune garçon, il est hors de question d’effacer toutes ces années privées de l’amour maternel. Il préfère se réfugier dans le monde virtuel des jeux vidéo. Tout bascule avec la mort accidentelle de son père. Il se retrouve seul dans un chalet avec cette mère haïe, qui soudainement l’étouffe d’affection et l’isole davantage. Un face-à-face terrible commence au cœur de l’hiver. Deux êtres. Deux folies. Au point de conduire au meurtre ? Qui entre eux deux dit la vérité ? Un seul, forcément…

Je ne suis pas vraiment rentrée dans ce thriller psychologique : style peu fouillé, simpliste, intrigue manquant de crédibilité, souffrant d’incohérences, personnages (notamment celui de la mère d’Edward) que j’ai trouvé peu convaincants. Pourtant j’apprécie généralement les huis clos, mais là… ça n’a tout simplement pas fonctionné !

Jo Witek, Un hiver en enfer, Actes Sud, 2014, 978-2-330-03430-6