D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

Une brillante histoire qui marque pour longtemps !

D'après une histoire vraie par ViganAprès avoir écrit un roman auto-biographique (Rien ne s’oppose à la nuit), Delphine de Vigan est frappée de voir que ses lecteurs sont happés par ce qu’il y a de réel dans ce roman. Un de ses lecteurs lui dit : « Nous, ce qui nous plaît dans votre livre, c’est l’accent de vérité. On le sent, on le reconnaît. L’accent de vérité, ça ne s’explique pas ».

C’est le point de départ de ce roman, intitulé « D’après une histoire vraie » : qu’est-ce qui est vrai dans ce texte ? qu’est-ce qui ne l’est pas ? Réalité et invention sont si étroitement entremêlés que Delphine de Vigan démontre, brillamment, le pouvoir et la force de la littérature. Dans ce roman la narratrice incarne l’auteur. Prénommée Delphine, auteur d’un roman autobiographique dont le succès la dépasse… d’autres éléments encore renforce cette identification forte entre l’auteur et le narrateur. Le contrat semble clair : Voilà une nouvelle partie de ma vie dévoilée, semble dire l’auteur.

Et pourtant… Dans un style fluide, volontairement décousu par moments, évoquant un témoignage, Delphine de Vigan nous embarque dans un récit psychologique haletant. Elle raconte avoir rencontré L., une femme de son âge qui devient rapidement son amie, au moment où elle se sent le plus désemparée par le succès de son dernier livre. L. est « nègre », elle écrit pour les autres et reste toujours dans l’ombre. Il existe un réel effet de miroir entre L. (elle ?) et la narratrice qui dit « je » (auteur à succès, rappelons-le, et alors en pleine lumière…). L. va assez vite prendre de l’ascendant sur Delphine, qui se trouve alors incapable d’écrire (« Qu’est-ce que je vais écrire après ça ? »). L. cherche à la convaincre de rester dans le réel, le vrai, alors que la narratrice veut revenir à la fiction.

Cette histoire d’emprise, d’isolement, de manipulation (avec des références très fortes à Misery de Stephen King) pose des questions de fond sur la littérature : est-ce à l’auteur de faire le choix entre le réel et l’imaginaire ? Ou au lecteur ? Les histoires que l’on se raconte, ne sont-elles pas réelles ? Qu’est-ce qui nous nourrit dans la littérature ? L’intertextualité, implicite ou explicite, est au centre de ce récit qui est pour moi, la preuve du rôle démiurgique concomittant de l’auteur et du lecteur. A quoi bon savoir ce qui est vrai ou non dans ce livre ? Ce qui est certain c’est qu’il m’a marquée pour longtemps.

Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, Lattès, 2015, 978-2709648520

Mudwoman, de Joyce Carol Oates

Mudwoman par OatesAbandonnée par sa mère à demi-folle au milieu des marais de l’Adirondacks, Mudgirl, l’enfant de la boue, est sauvée on ne sait trop comment, puis adoptée par un brave couple de Quakers qui l’élèvera avec tendresse en s’efforçant toujours de la protéger des conséquences de son horrible histoire. Plus tard, devenue présidente d’une prestigieuse université, elle se sent soudain épuisée par la conception trop rigide qu’elle se fait de sa charge ; tourmentée, inquiète, elle est dépassée par des défis qui la rongent. Alors elle retourne sur les lieux de son enfance, dans une tentative désespérée de retrouver un peu d’équilibre…

Comment survivre à l’absence d’amour, au rejet le plus total ? Dans un thriller psychologique incroyablement maîtrisé, les chapitres consacrée à Mudgirl et Mudwoman alternent ; mud, c’est la boue en anglais. Toujours désignée ainsi en titre de chapitre, elle reste, malgré ses responsabilités, son prestige social, ses parents adoptifs aimants, elle reste malgré tout cela l’enfant de la boue. Une grande claque littéraire et l’une de mes meilleures lectures depuis longtemps !

Joyce Carole Oates, Mudwoman, Points, 2014, 9782757840630