Noir océan, de Stefan Mani

Noir océan par ManiIls sont neuf marins, partis d’Islande sur un cargo usé, craquant, puant. Le cargo est en fin de parcours et la compagnie menace de les licencier. Ca sent la mutinerie, la bataille rangée, la haine contre le capitaine. Tandis que la tempête se déchaîne, un homme sectionne les fils des communication. Dans le vaisseau fantôme, tous les marins ont quelque chose à cacher…

Un huis clos en pleine mer, où le bien et le mal se disputent, où les personnages ont tous quelque honte, quelque crime à dissimuler, où les terreurs sont plus hautes que les vagues déchaînées. Un tableau bien sombre de l’humanité à la dérive…

Stefan Mani, Noir océan, Gallimard, 2010, 9782070128334

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L’étourdissement, de Joël Egloff

L'étourdissement par EgloffDans un lieu improbable, entre l’aéroport et un supermarché, tout près de la décharge, se trouve l’abattoir. C’est là que travaille le narrateur, jeune homme célibataire qui vit avec sa grand-mère acariâtre.  » On peut pas dire que c’est vraiment le boulot dont je rêvais… Ça fait tellement longtemps que ça saigne, j’en ai des vertiges de cette longue hémorragie.  » Il y a bien un peu d’amour, les filles à la pause, l’institutrice entrevue et dont il rêve, rêve, sans oser lui parler. Et puis quelques copains avec qui on projette des voyages et des aventures sans lendemain… Ce serait le récit de la routine d’une vie ordinaire. Mais de ce quotidien absurde, l’auteur dessine un portrait à la fois sinistre et poétique, empreint d’un humour souvent cinglant et toujours discret. Voici des personnages cocasses, des scènes surprenantes et drôles, dans l’ambiance d’un conte généreux, plein d’espoir et d’humanité.

Une écriture drôle et imagée, des personnages touchants et justes, des situations burlesques… mais pas de discours misérabiliste ou militant pour autant. On en sort avec l’envie de rire, plutôt que d’en pleurer, et de croire un peu mieux en l’humanité.

Joël Egloff, L’étourdissement, Gallimard, 2006, 9782070311576

N’oubliez pas de vivre, de Thibault de Saint-Pol

N'oubliez pas de vivre par Saint-PolL’enfer des prépas. Travailler, exceller jusqu’à  » oublier de vivre « . Apprendre à tout connaître et ne plus rien savoir. De soi ni des autres. Pensionnaire pendant ses deux années d’hypokhâgne et de khâgne dans un lycée de la banlieue parisienne, un jeune homme découvre avec stupéfaction les rouages d’un monde à part. Comme un enfant pris au piège, il cherche secrètement à rompre l’isolement. Un mot, un geste, un regard échangé avec Quentin, et c’est le début d’une amitié inavouable. Dans les couloirs des classes préparatoires, là où se forme l’élite de la nation, la souffrance est silencieuse. Un premier roman d’apprentissage, d’angoisse et de douleur, qui révèle le talent et le style remarquables d’un nouvel auteur.

L’histoire est bien menée, la solitude et l’enfermement sont très présents. Peu à peu le tragique s’impose, c’est ce qui fait la force de ce roman. Petit bémol : la narration à la deuxième personne du pluriel est parfois gênante.

Thibault de Saint-Pol, N’oubliez pas de vivre, LGF, 2006, 9782253117605

L’échange des princesses, de Chantal Thomas

L'échange des princesses par ThomasEn 1721, Philippe d’Orléans est Régent de France. L’exercice du pouvoir est agréable, il y prend goût. Surgit alors dans sa tête une idée de génie : proposer à Philippe V d’Espagne un mariage entre Louis XV, âgé de onze ans, et la très jeune infante, Anna Maria Victoria, âgée de quatre ans – qui ne pourra donc enfanter qu’une décennie plus tard… Et il ne s’arrête pas là : il propose aussi de donner sa fille, Mlle de Montpensier, comme épouse au jeune prince des Asturies, futur héritier du trône d’Espagne, pour renforcer ses positions et consolider la fin du conflit avec le grand voisin.La réaction à Madrid est enthousiaste, et les choses se mettent vite en place. L’échange des princesses a lieu début 1722, en grande pompe, sur une petite île au milieu de la Bidassoa, la rivière qui fait office de frontière entre les deux royaumes. Tout pourrait aller pour le mieux. Mais rien ne marchera comme prévu…

Une écriture très juste et travaillée, au plus près de l’Histoire. Les princesses, à l’aube du siècle des Lumières, s’échangent comme des marchandises. Aucune considération pour leur âge, leur tempérament, encore moins pour leurs désirs. Un récit tendre et cruel qui se dévore comme un bon roman.

Chantal Thomas, L’Echange des princesses, Seuil, 2013, 9782021119152

Esprit d’hiver, de Laura Kasischke

Esprit d'hiver par KasischkeRéveillée tard le matin de Noël, Holly se voit assaillie par un sentiment d’angoisse inexplicable. Rien n’est plus comme avant. Le blizzard s’est levé, les invités se décommandent pour le déjeuner traditionnel. Holly se retrouve seule avec sa fille Tatiana, habituellement affectueuse, mais dont le comportement se révèle de plus en plus étrange et inquiétant…

Ce devait être un Noël comme les autres mais dès qu’elle se réveille ce matin-là, Holly sent que quelque chose ne va pas. Pourquoi Tatiana, sa fille de 15 ans, n’est pas venu la réveiller pour ouvrir ses cadeaux ? Et puis ce sentiment étrange que « quelque chose est revenu de Russie avec eux ». Car Tatiana, cette magnifique jeune fille aux cheveux si noirs et à la peau bleutée, a été adoptée en Sibérie des années plus tôt. Imperceptiblement, la tension monte. Tatiana se montre acerbe, désagréable, et Holly ne parvient pas à se mettre à préparer le déjeuner de ses invités, qui devraient bientôt arriver. Dans ce huis clos magistral, les heures s’égrènent comme les souvenirs de Holly, comme autant de distorsions de la réalité. L’angoisse puis l’épouvante gagnent le lecteur, jusqu’à la dernière page…

Laura Kasischke, Esprit d’hiver, Christian Bourgeois, 2013, 9782267025248

Le feu des origines, d’Emmanuel Dongala

Le Feu des origines par DongalaMankunku dont le nom signifie ‘Celui qui détruit’ est aussi bon guerrier qu’il est forgeron. De sa naissance merveilleuse à ses dernières années, la vie de Mandala Mankunku raconte celle de son pays, le Congo. La sanglante construction du chemin de fer congolais, la mise en coupe du pays, et jusqu’à l’utilisation massive des hommes lors de la guerre de 1940, où le Tchad, le Cameroun, la Centrafrique et le Congo constitueront les bases de la France Libre. Alors, balayé par le pouvoir colonial, usé par les luttes politiques puis la guerre, vieilli aux yeux même de ces enfants partis chercher la modernité en Occident, il restera à Mandala Mankunku à retrouver le feu des origines.

Le lecteur vit les événements à travers les yeux de Mankunku;le langage évolue aussi au fil du roman. D’une incroyable vigueur poétique au début, il devient plus factuel lorsque Mankunku s’installe en ville, pour finir, à la vie de sa vie, par devenir une rhétorique du questionnement. Car en plus d’être un document sur l’histoire de la colonisation et sur la culture du Congo, on retient de ce roman la quête de sens qui le traverse, et qui fait dire à Mankunku au crépuscule de sa vie : « je sais que je ne sais rien ». Le fait de mêler histoire, poésie et réflexion philosophique en fait un grand roman.

Emmanuel Dongala, Le feu des origines, Le Serpent à plume, 2001, 9782842612914

Chronique d’une mort annoncée, de Gabriel Garcia Marquez

Chronique d'une mort annoncée par Garcia MarquezLes frères Vicario ont annoncé leur intention meurtrière à tous ceux qu’ils ont rencontrés. Pourtant, Santiago Nasar sera poignardé. Pourquoi ce crime n’a-t-il pu être évité ? Pourquoi la volonté aveugle du destin s’est-elle accomplie ?

La spirale est lancée, en cercles concentriques, autour de sa victime. Tout le monde, personnages et lecteur compris, connaît la fin tragique de Santiago Nasar, dès la première ligne. Et pourtant, le suspens incroyablement orchestré par l’auteur tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière ligne. Mise à mort de génie, suspension du temps, décomposition de l’action à l’infini. La machine est en place et le lecteur est ferré. Coup de coeur !

Gabriel Garcia Marquez, Chronique d’une mort annoncée, LGF, 1988, 9782253043973

La couleur des sentiments, de Kathryn Stockett

La couleur des sentiments par StockettJackson, Mississippi, 1962. Dans quelques mois, Martin Luther King marchera sur Washington pour défendre les droits civiques. Mais dans le Sud, toutes les familles blanches ont encore une bonne noire, qui a le droit de s’occuper des enfants mais pas celui d’utiliser les toilettes de la maison. Quand deux domestiques, aidées par une journaliste, décident de raconter leur vie au service des Blancs dans un livre, elles ne se doutent pas que la petite histoire s’apprête à rejoindre la grande, et que leur vie ne sera plus jamais la même.

Dans ce roman à trois voix, la Ségrégation raciale est vécue du côté des Noirs et du côté des Blancs. Les deux points de vie sont montrés de façon intelligente, sans manichéisme, sans fausse note. Le personnage d’Aibileen est particulièrement touchant : elle élève avec amour la fille d’une patronne blanche qui la méprise. Son plus grand espoir est que la petite Mae Mobley, une fois grande, n’ait pas dans le regard le même mépris que sa mère vis-à-vis d’elle. Les femmes, blanches et noires, sont en première ligne dans ce roman ; et il est bon qu’un auteur rappelle que ce sont les femmes aussi, par leurs comportements, leurs engagements, qui font l’Histoire.

Kathryn Stockett, La couleur des sentiments, Actes Sud, 2012, 9782330013073

Certaines n’avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka

Certaines n'avaient jamais vu la mer par OtsukaDe jeunes Japonaises quittent leur pays dans les années 1920, pour épouser aux Etats-Unis un homme qu’elles n’ont pas choisi. Des vies d’exilées, des mariages forcés qui seront autant de fiasco.

C’est un roman étrange et atypique, qui raconte une histoire commune en utilisant le pronom « nous ». C’est parfois déroutant mais cela donne un sentiment de collectif, de groupe, d’appartenance très puissant… Toutes ces jeunes femmes venant du Japon, et qui débarquent aux Etats-Unis, dans une culture très différente, et qui vont voir leurs attentes déçues, vont avoir des parcours très divers, mais ce roman réussit à les unir dans un destin commun, à nous faire effleurer l’universel dans ces vies d’exilées.

Julie Otsuka, Certaines n’avaient jamais vu la mer, Phébus, 2012, 9782752906700

La vérité sur l’affaire Harry Québert, de Joël Dicker

Dans le jardin de Harry Quebert, écrivain américain célèbre, on retrouve les restes d’une adolescente baptisée Nola. L’écrivain a-t-il assassiné cette jeune fille, disparue trente trois ans plus tôt, et avec laquelle il avait entretenu une relation passionnée et interdite ? Son ancien élève, Marcus Goldman, se refuse à le croire. Souffrant depuis plusieurs mois du syndrome de la page blanche, il va se saisir de l’occasion pour mener sa propre enquête et débusquer la vérité sur cette sombre affaire…

« La vie est une longue chute, Marcus. Le plus important est de savoir tomber ». Et il tombe, le vénérable professeur Harry Quebert, il dégringole tout le long de ces 600 et quelques pages… Mais quel régal ! Un roman haletant, complexe et bien ficelé, qu’on ne lâche plus une fois qu’on l’a en main. A lire de toute urgence ! Prix Goncourt des lycéens 2012.

Joël Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Québert, De Fallois, 2012, 9782877068161