Sukkwann Island, de David Vann

Jim décide d’emmener son fils de 13 ans vivre dans une cabane isolée au sud de l’Alaska durant une année afin de renouer avec lui. Les dangers auxquels ils sont confrontés et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar. Le fils commence à prendre les choses en main jusqu’au drame violent et imprévisible qui scelle leur destin.

Sukkwan island par VannVoici un roman rude et imprévisible, empoignant, dont on ne peut pas sortir indemne. Les premières pages transpirent l’échec. Le père, Jim, a préparé la survie en amateur, mais surtout il apparaît tout de suite comme désorienté, peu sûr de lui. Il pleure la nuit, mettant à nu son désespoir devant son fils Roy. Peu à peu, Jim apparaît immature, plein de violence contenue. Roy prend sur lui, hésite à repartir, mais finalement, décide de rester, pour son père bien sûr, pour tenter de préserver ce projet auquel Jim tient tant. Pour le protéger.

Au début de l’aventure, la rude vie dans une nature hostile et généreuse leur impose des tâches nombreuses et pénibles : tuer pour manger, abriter la nourriture, préparer des réserves de bois. Ce travail occupe les corps et les esprits quelque temps. Mais bientôt l’hiver arrive : neige, tempêtes, brouillards replient les corps à l’intérieur de la cabane rustique et sombre. Alors les esprits déraillent, et un coup de folie totalement inattendu précipite le récit dans un cauchemar d’une noirceur sans nom. De thriller psychologique le roman passe alors à la tragédie absolue.

Impossible d’en dire plus sur le déroulement de l’histoire sans en dévoiler trop. Sukkwann Island c’est un récit de la lâcheté et du sacrifice. Si le père prend autant de place dans le récit, anti-héros mémorable, la place de Roy est celle d’un creux, d’une empreinte. La relation père-fils, d’abord abimée, devient un abîme. Et le lecteur, en refermant ce huis-clos d’un réalisme remarquable, restera longtemps obsédé par l’image de Jim et de Roy, loin de tout, sur Sukkwan Island.

David Vann, Sukkwann Island, Gallmeister, 2015, 9782404000810

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Chanson douce, de Leïla Slimani

Chanson douce par SlimaniLorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l’affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu’au drame.

Le récit d’un piège qui se referme. Dès la première page, le lecteur n’ignore rien de la fin tragique qui attend les deux jeunes enfants. L’entrée en matière est violente et brutale. Tout le roman est sous tension. L’indicible se situe au début et à la fin du roman, comme une boucle impossible à boucler, un moment qui échappe aux mots, à la compréhension, à la conception même. Leila Slimani décrit le cadre de ce qui a été rendu possible, et qui peut-être aurait pû ne pas arriver, si seulement Louise et Myriam, la nounou et la mère, avaient su se parler. L’auteur offre deux portraits nuancés de mère, décrivant leur nervosité, leur insatisfaction, leurs difficultés à être mères. Elle nous dévoile la vie privée – de tout – de Louise, vie cachée dont ses patrons ignorent tout. Une force incroyable dans ce roman, à la fois psychologique et social, dramatique et dérangeant.

Leïla Slimani, Chanson douce, Gallimard, 2016, 9782070196674

N’oubliez pas de vivre, de Thibault de Saint-Pol

N'oubliez pas de vivre par Saint-PolL’enfer des prépas. Travailler, exceller jusqu’à  » oublier de vivre « . Apprendre à tout connaître et ne plus rien savoir. De soi ni des autres. Pensionnaire pendant ses deux années d’hypokhâgne et de khâgne dans un lycée de la banlieue parisienne, un jeune homme découvre avec stupéfaction les rouages d’un monde à part. Comme un enfant pris au piège, il cherche secrètement à rompre l’isolement. Un mot, un geste, un regard échangé avec Quentin, et c’est le début d’une amitié inavouable. Dans les couloirs des classes préparatoires, là où se forme l’élite de la nation, la souffrance est silencieuse. Un premier roman d’apprentissage, d’angoisse et de douleur, qui révèle le talent et le style remarquables d’un nouvel auteur.

L’histoire est bien menée, la solitude et l’enfermement sont très présents. Peu à peu le tragique s’impose, c’est ce qui fait la force de ce roman. Petit bémol : la narration à la deuxième personne du pluriel est parfois gênante.

Thibault de Saint-Pol, N’oubliez pas de vivre, LGF, 2006, 9782253117605

Au vent mauvais, de Thierry Murat et Rascal

Je regardais le monde défiler à grande vitesse. Ce monde que je n’avais vu qu’en mode pause à travers une fenêtre flanquée de trois barreaux.Au vent mauvais par Murat

Un livre graphique captivant, au dessin simple, fade ; dans un monde désabusé, une quête de l’espoir, de l’enfance… Une jolie découverte.

Thierry Murat et Rascal, Au vent mauvais, Futuropolis, 2013, 9782754807289

Fuite en mineur, de Sylvie Deshors

Fuite en mineur par DeshorsAgathe espère se trouver un petit boulot pour s’offrir un billet d’avion pour l’Equateur, où l’a invitée son amie Lucia. Sur la plage, elle rencontre Dylan, un jeune homme à la fois inquiétant et attirant. La jeune fille est loin de soupçonner qu’il s’agit d’un détenu en cavale. Au même moment, à Marseille, l’inspecteur Schneeberger enquête sur l’évasion du garçon, et ne se doute pas du danger encouru par sa protégée…

Des jeunes à fleur de peau, deux êtres qui se rencontrent dans une ville qui leur est étrangère… L’un fuit, l’autre attend… Un bon moment de lecture, dans un style haché et rapide.

Sylvie Deshors, Fuite en mineur, Rouergue, collection DoAdo noir, 2010, 9782812600937

Un autre que moi, de Bernard Friot

Un autre que moi par FriotUn jeune lycéen raconte sa vie d’interne au lycée. Chaque semaine pour lui c’est le même rituel. Il doit prendre le bus pour aller à la gare puis le train et enfin marcher dix minutes pour atteindre le lycée. Il a des difficultés à s’adapter à sa vie d’interne. Timide, mal dans sa peau, il a l’impression de jouer un rôle…

« C’est encore loin ? Ca dure encore longtemps ? Autour de moi, ils vont tous à un rythme différent, je ne sais pas à quel pas marcher. Alors, je reste immobile à les regarder. Et j’attends. Je n’attends rien, ni personne. J’attends que ça se termine. Je n’imagine pas l’avenir, même pas demain, même pas tout à l’heure. Et maintenant n’a pas d’existence… »
Routine, sentiment d’abandon, de solitude, d’étrangeté même : tout est dit en finesse, sans qu’il se passe grand chose, car justement dans ce roman le vide est central. C’est le journal d’un adolescent qui a peur d’être à côté de sa vie.

Bernard Friot, Un autre que moi, De la Martinière, 2003, 9782732430195

La femme de Gilles, de Madeleine Bourdouxhe

La femme de Gilles par BourdouxheElisa est la femme de Gilles. Elisa aime Gilles. Quand elle comprend qu’il s’est mis à en aimer une autre, elle ne peut que se taire, souffrir, attendre et espérer. Jusqu’à ce que ça se finisse.

Ce roman est beau, émouvant, frappant, touchant, candide ; c’est un grand roman. Elisa donne son amour avec une pudeur infinie, elle aime jusqu’à s’oublier elle-même, tout en dévouement et en dévotion. C’est un personnage magnifique, une héroïne tragique.

Madeleine Bourdouxhe, La femme de Gilles, Actes Sud, 2004, 2742751327

Tout seul, de Christophe Chabouté

Tout seul. de Christophe Chabouté« Tout seul » est un homme au visage difforme, vivant dans un phare perdu en pleine mer. Un patron pêcheur a fait la promesse au père de « Tout seul » de le ravitailler périodiquement. Cela intrigue le matelot, un homme taciturne, qui voudrait lier connaissance avec cet être énigmatique. Il réussit à lui glisser un message. Comment l’ermite va-t-il réagir ?

Attention, oeuvre prodigieuse ! Avec une remarquable économie de mots, un graphisme très dépouillé et de haut niveau, Chabouté nous délivre une histoire touchante, limpide, émouvante. Une histoire de silence et de solitude, empreinte de tendresse, de rêve et de liberté.

Chabouté, Tout seul, Vents d’Ouest, 2008, 9782749304298

La petite Chartreuse, de Pierre Péju

Un jour en voiture, Vollard renverse Eva. La fillette est dans le coma. De ces événements dramatiques une rencontre jaillit. Une rencontre ténue, légère comme une plume, qui bouleverse leurs vies.

« Pour Vollard, Éva devenait la petite Chartreuse. Silencieuse sans en avoir fait le voeu. La très pâle moniale. L’enfant cloîtrée. L’enfant privée de voix et de joie, privée d’enfance. Mais au fil de ces errances dans la Chartreuse, bizarrement, ce n’était pas le poids écrasant et absurde de l’accident que Vollard ressentait en compagnie de la petite fille, mais un inexplicable allègement, un soulagement, un apaisement dû à ce rituel de marche lente, de silence, de contemplation de choses infimes.
Comment un si petit être, émettant si peu de signes, pouvait-il lui donner cette impression de discret équilibre, de nécessité fragile mais heureuse ? Le sentiment confus que tout pouvait se résumer à ce va-et-vient entre la librairie et l’hôpital s’intensifiait encore en passant, Éva à ses côtés, du centre spécialisé à la nature sauvage. »

Une histoire d’exclusion, de solitude, de mal de vivre… Evidemment, le destin d’Eva est funeste, et il s’en dégage une tristesse épaisse, collante. Mais aussi, de ce trio d’esseulés (Eva, sa mère, Vollard), un rayon de lumière, une tendresse infinie. A lire néanmoins quand on a plutôt le moral !

Ce roman reçoit le prix du livre Inter en 2003.

Pierre Péju, La Petite Chartreuse, Gallimard, 2002, 9782072452390